L'Île aux Sept Murmures
L'Île aux Sept Murmures
Quand les Poissons Parlaient aux Hommes
Un conte sur la transmission des vérités
Prologue
La nuit où dix poissons restèrent éveillés
Des
cycles passèrent.
Les
eaux changèrent.
Les
récifs se transformèrent.
Un
soir, lors d'une nouvelle nuit de Yalda — la plus longue nuit de
l'année —, dans un récif aux mille teintes, un très vieux
poisson étendit ses nageoires comme on ouvre un précieux coffret.
Autour
d'elle, douze mille jeunes poissons se blottirent.
Leurs
écailles captaient la lumière lunaire.
Certaines
noires comme l'encre des abysses.
D'autres
rouges comme l'aurore.
D'autres
encore d'une teinte que personne ne savait nommer.
— Grand-mère,
murmura l'un d'eux, ses écailles encore transparentes comme le
premier matin du monde, raconte-nous une histoire.
Le
vieux poisson sourit.
Ses
yeux anciens reflétaient une lumière qu'aucun des petits ne sut
nommer — une lueur qui semblait venir d'un temps où les récifs
n'étaient pas encore nés.
— Il
était une fois, commença-t-elle, deux poissons qui nagèrent
au-delà des limites connues.
— Deux
? s'étonnèrent les jeunes, leurs voix mêlées comme le clapotis
des vagues.
— Oui.
Le premier était noir comme l'encre des abysses. Il nagea seul vers
l'inconnu, traçant un sillon dans les ténèbres, là où aucun
autre n'avait osé aller. Son courage fut une flamme dans la nuit,
brève mais assez intense pour éclairer le chemin de ceux qui
viendraient après lui. Car il comprit que parfois, pour que d'autres
puissent vivre, un seul doit oser partir.
Elle
marqua une pause, laissant le silence s'installer comme une marée
montante.
— Et
le second ? chuchota un jeune poisson, ses écailles à peine
visibles dans l'obscurité.
— Le
second était rouge comme l'aurore. Il ne nagea pas seul. Il écouta
les courants, s'accorda aux autres, et comprit qu'on ne change pas le
monde en nageant devant tout le monde, mais en nageant à côté, en
créant des liens là où il n'y avait que des solitudes. Il devint
non pas un chef, mais un accordeur — celui qui transforme le chaos
en harmonie, simplement en étant présent.
Les
jeunes poissons frissonnèrent.
L'eau
autour d'eux sembla retenir son souffle, comme si la mer elle-même
écoutait cette histoire.
— Mais
grand-mère, demanda le plus petit, sa voix tremblante comme une
feuille dans le vent, ces deux poissons... existaient-ils vraiment ?
Le
vieux poisson le regarda longuement.
Dans
ses yeux brillait quelque chose d'ancien et de nouveau à la fois —
comme si elle avait nagé dans ces eaux-là, autrefois, quand elle
était jeune et rouge, quand le monde était encore une promesse.
— Les
légendes, mon petit, ne sont vraies que si nous les faisons vivre.
Le Poisson Noir a existé parce que quelqu'un a osé partir. Le
Poisson Rouge existe parce que quelqu'un a osé rester — et
transformer ce qui semblait immuable.
Elle
traça un cercle dans l'eau avec sa nageoire, comme pour dessiner une
frontière invisible entre le passé et l'avenir.
— Et
maintenant, c'est à vous de choisir. Serez-vous ceux qui partent
seuls ? Ceux qui restent pour accorder ? Ou inventerez-vous une
troisième voie, une couleur nouvelle que même les anciens n'ont pas
imaginée ?
Un
silence profond s'installa.
Les
jeunes poissons se regardèrent, leurs écailles captant la lumière
de la lune dans des teintes qu'ils ne connaissaient pas encore —
des reflets de ce qu'ils pourraient devenir.
Le
vieux poisson referma les yeux.
Autour
d'elle, onze mille neuf cent quatre-vingt-dix jeunes glissèrent dans
le sommeil, bercés par le mouvement de l'eau et par la douceur de sa
voix, tels des algues confiées à la marée.
Mais
dix petits poissons restèrent éveillés.
Leurs
nageoires frémissaient à peine.
Dans
leurs yeux persistait une clarté fragile, pareille à des éclats de
lune suspendus à la surface de l'eau.
Ils
demeuraient immobiles, comme s'ils pressentaient déjà que cette
histoire n'était pas faite pour endormir, mais pour éveiller.
Ainsi,
bien des cycles auparavant, un autre Petit Poisson Rouge était resté
éveillé lui aussi, les écailles vibrantes d'une attente qu'il ne
pouvait nommer, le cœur battant à l'unisson des silences de la mer.
Et
celui-là encore, plus loin dans le temps, avait veillé seul dans la
nuit, écoutant son propre cœur résonner contre les parois de
l'œuf, avant même de connaître l'eau, avant même de savoir qu'il
était destiné à devenir une légende.
Un.
Puis
dix.
Puis...
Le
courant ne compte pas.
Il
emporte.
Les
histoires ne meurent jamais.
Elles
poursuivent leur nage,
portées
par d'autres nageoires,
allumées
par d'autres écailles.
À
chaque passage, elles se transforment et se multiplient —
non
par répétition,
mais
par résonance.
Comme
une vague qui en engendre dix.
Comme
dix vagues qui deviennent la marée.
*
* *
Cette
nuit-là, les dix poissons qui n'avaient pas dormi se regardèrent.
Dans
le silence qui suivit l'histoire, ils comprirent.
Le
Poisson Noir leur avait appris le courage.
Le
Poisson Rouge leur avait appris l'organisation.
Mais
il manquait quelque chose.
Quelque
chose d'essentiel.
On
peut nager courageusement vers le mauvais endroit.
On
peut s'organiser pour faire la mauvaise chose.
Le
courage sans discernement, c'est de l'imprudence.
L'organisation
sans vérité, c'est de la manipulation.
Il
leur fallait apprendre à voir.
À
distinguer.
À
discerner.
— Il
existe une île, murmura soudain une voix ancienne.
Les
dix poissons sursautèrent.
Une
vieille tortue émergea des rochers.
Ses
yeux avaient l'âge de la mer.
— Une
île que personne n'a jamais trouvée. Parce que pour la trouver, il
faut nager contre les Grands Courants.
— Les
Grands Courants ? demanda le poisson brun aux écailles mates.
— Des
forces invisibles qui décident ce que tu vois. Ce que tu crois. Ce
que tu penses. Elles ne te forcent pas. Elles te... suggèrent. Et
toi, tu suis sans même t'en rendre compte.
La
tortue les regarda un par un.
— Sur
cette île vivent sept poissons. Chacun garde une vérité. Ensemble,
ces vérités forment quelque chose que les anciens appelaient le
discernement. La troisième voie. Celle que ni le Poisson Noir ni le
Poisson Rouge n'ont trouvée.
— Et
si on y va ? demanda le poisson orange vif.
La
tortue ferma les yeux.
—
Alors
vous apprendrez. Mais vous ne reviendrez pas pareils. Le
discernement, ça change tout. Ça rend la vie plus difficile. Mais
plus vraie.
Elle
disparut dans la nuit.
Les
dix poissons se regardèrent.
Puis,
sans un mot, ils se mirent à nager.
Contre
le courant.
Vers
l'inconnu.
Vers
la troisième voie.
Chapitre 1
Saphir
Le Murmure des Faits
Ils
étaient dix.
Dix
petits poissons qui avaient choisi de nager contre.
Le
premier s'appelait Saphir.
Ses
écailles étaient brunes comme la terre après la pluie. Brunes
comme les choses qui ne brillent jamais. Il nageait devant parce que
ses yeux verts ne croyaient rien sans vérifier. C'est lourd, des
yeux pareils. Mais c'est nécessaire.
Le
deuxième s'appelait Azur, bleu comme l'eau quand on plonge trop
loin. Il parlait peu. Mais quand il parlait, même le silence
écoutait.
La
troisième s'appelait Corail. Orange vif. Orange feu. La plus jeune.
Celle qui posait trop de questions et qui ne craignait rien — pas
encore.
Le
quatrième s'appelait Argent. Ses écailles changeaient avec la
lumière comme des pièces de monnaie au fond d'un puits. Il aimait
ce qui brillait. C'était son don. C'était son piège.
La
cinquième s'appelait Arcane, arc-en-ciel, toutes les couleurs et
aucune à la fois. Elle savait que les choses peuvent être vraies et
fausses en même temps. Les autres trouvaient ça compliqué. Elle
trouvait ça vivant.
Le
sixième s'appelait Ombre, noir comme le fond de tout. Il n'avait pas
peur du noir parce qu'il savait que dans le noir, on voit autrement.
Le
septième s'appelait Flamme, orange doux comme un coucher de soleil.
Il entendait ce que les autres ne disaient pas. Ça le rendait triste
parfois. Mais ça le rendait sage toujours.
La
huitième s'appelait Écho, argentée comme un miroir. Elle répétait
pour comprendre. Mais elle se demandait parfois si elle comprenait
vraiment ou si elle ne faisait que refléter.
Le
neuvième s'appelait Jade, vert comme la vie qui pousse. Il croyait
encore. Malgré tout. C'était sa force. C'était peut-être aussi sa
fragilité.
La
dixième s'appelait Perle, blanche comme la lumière avant qu'elle ne
devienne couleur. Elle cherchait la vérité pure. Celle qu'on ne
peut pas salir. C'est un travail impossible. Mais elle ne savait pas
encore.
Voilà.
Ils
étaient dix.
Et
ils nageaient vers la troisième voie.
Celle
que personne n'avait encore trouvée.
*
* *
L'eau
changea.
Pas
d'un coup. L'eau ne fait jamais rien d'un coup.
Elle
changea comme change la lumière quand la nuit arrive : si lentement
qu'on ne s'en aperçoit que quand c'est déjà fait.
Froide,
puis chaude, puis froide encore.
Claire,
puis trouble.
Familière,
puis étrangère.
Saphir
nageait devant.
Pas
parce qu'il était le chef.
Personne
n'était le chef.
Mais
parce que quelqu'un devait nager devant, et que ses yeux verts
savaient chercher.
Derrière
lui, les neuf autres formaient une constellation.
Chacun
à sa place.
Comme
les doigts d'une main invisible.
— On
est encore loin ? demanda Corail.
Saphir
ne répondit pas.
Il
ne savait pas.
La
tortue avait dit : « Nagez contre le courant. » C'est tout.
Alors
ils nageaient.
Contre.
*
* *
Au
bout de trois jours — ou peut-être sept, on ne sait plus très
bien quand on nage sans s'arrêter — ils croisèrent d'autres
poissons.
Des
milliers.
Tous
dans la même direction.
Tous
avec le même regard vide.
Comme
s'ils avaient oublié qu'on pouvait choisir où on va.
Saphir
en arrêta un.
—
Où
vas-tu ?
Le
poisson ne s'arrêta pas vraiment. Il ralentit juste assez pour
répondre, comme quelqu'un qui n'a pas le temps mais qui veut rester
poli.
—
Je
suis le Grand Courant.
— Vers
où ?
Le
poisson parut décontenancé, comme si la question n'avait pas de
sens.
—
Là
où il me mène.
— Mais
toi, tu sais où c'est ?
Silence.
Puis,
d'une voix qui hésitait entre l'agacement et la peur :
—
Pourquoi
je devrais savoir ? Le courant sait pour moi. C'est fait pour ça.
Pour qu'on n'ait pas à réfléchir.
Il
ajouta, presque pour lui-même :
—
Réfléchir,
c'est fatigant.
Et
il repartit.
Happé.
Emporté.
Saphir
le regarda disparaître.
Il
ne dit rien.
Mais
Corail vit son écaille — celle près de la queue — frémir.
Comme
si elle avait froid.
— C'est
triste, non ? murmura-t-elle.
— Non,
dit Ombre. C'est pire que triste.
—
Quoi
alors ?
—
C'est
confortable.
Ils
croisèrent trois autres bancs.
À
chaque fois, la même scène.
À
chaque fois, la même réponse.
Dit
avec la même certitude tranquille de ceux qui ont arrêté de
douter.
Le
quatrième banc tournait en rond.
Autour
de rien.
Juste
de l'eau vide.
Mais
ils avaient l'air convaincus qu'il y avait quelque chose.
*
* *
Puis
ils virent la lumière.
Au
début, on aurait dit une étoile tombée.
Une
lumière dorée qui pulsait au fond de l'eau comme un cœur.
Lentement.
Hypnotiquement.
Elle
ne bougeait pas.
Elle
attendait.
Autour
d'elle, des milliers de poissons tournaient.
Encore
et encore.
Comme
des planètes autour d'un soleil mort.
Leurs
écailles perdaient leurs couleurs.
Ils
devenaient transparents.
Comme
du verre.
Comme
rien.
— C'est
beau, murmura Argent.
Et
avant que quiconque puisse réagir, Corail nagea vers la lumière.
Ses
écailles orange frémissaient.
Ses
yeux brillaient.
Elle
souriait.
— Corail,
NON !
Mais
elle n'entendait plus.
Saphir
se jeta en avant.
Il
la saisit par la nageoire.
Trop
tard.
L'une
de ses écailles — la plus vive, celle près du cœur — devint
grise.
Comme
si quelque chose l'avait aspirée de l'intérieur.
Corail
hurla.
Pas
de douleur.
De
peur.
Saphir
la tira en arrière.
Fort.
Violemment.
Ils
tombèrent tous les deux sur le sable.
Loin
de la lumière.
Loin
du piège.
Corail
tremblait.
Elle
regardait son écaille grise.
—
Qu'est-ce
qui m'est arrivé ?
Personne
ne répondit.
Puis
une voix s'éleva dans l'eau.
Grave.
Ancienne.
Comme
le bruit que fait le fond de l'océan quand il respire.
— Tu
as failli devenir une ombre. Comme eux.
*
* *
Un
poisson brun émergea des profondeurs.
Exactement
comme Saphir.
Même
couleur. Même taille. Mêmes écailles mates.
Mais
ses yeux...
Ses
yeux n'étaient plus verts.
Ils
étaient noirs.
Pas
le noir d'Ombre.
Un
noir vide.
Comme
si quelque chose les avait dévorés de l'intérieur.
— Je
m'appelle Saphir, dit-il. Comme toi.
Le
jeune Saphir recula.
—
Qu'est-ce
qui est arrivé à vos yeux ?
Le
vieux poisson sourit.
Un
sourire sans joie.
—
J'ai
trop vu.
Il
désigna les poissons prisonniers de la lumière.
—
Tu
vois ce qu'ils sont devenus ?
— Oui.
— Regarde
mieux.
Les
dix compagnons regardèrent.
Les
poissons prisonniers tournaient.
Encore
et encore.
Leurs
écailles étaient devenues transparentes.
On
voyait à travers eux.
Comme
s'ils n'étaient plus vraiment là.
— Ils
ne sont plus rien, murmura Perle.
— Non,
corrigea le vieux Saphir. Ils sont devenus ce que la lumière voulait
qu'ils soient. Des ombres qui tournent. Pour toujours.
Corail
toucha son écaille grise.
Elle
tremblait encore.
—
Je...
j'allais devenir comme eux ?
— Oui.
— Pourquoi
?
Le
vieux Saphir la regarda longtemps.
—
Parce
que tu n'as pas demandé qui tenait la lumière.
*
* *
Maintenant
qu'ils osaient vraiment regarder, ils voyaient la créature.
Immense.
Noire.
Avec
une bouche pleine de dents de glace.
Et
au-dessus de cette bouche, au bout d'une longue antenne, la lumière.
Le
Poisson-Pêcheur.
— Il
chasse avec la beauté, dit le vieux Saphir. Pas avec la peur. Parce
que la beauté, on s'en approche. La peur, on la fuit.
Saphir
regarda Corail.
Son
écaille grise.
Elle
ne redeviendrait jamais orange.
C'était
une cicatrice.
Une
cicatrice qu'on garde.
— Comment
on fait pour ne pas tomber dans le piège ? demanda-t-il.
Le
vieux Saphir s'approcha.
—
Tu
poses des questions. Trois questions. À chaque fois que quelque
chose brille.
Il
ne leva pas de nageoire.
Il
ne fit pas de liste.
Il
dit simplement :
— Première
chose : tu demandes qui parle. Pas ce qu'on te dit, mais qui te le
dit. Parce qu'un poisson qui a vu de ses propres yeux, ce n'est pas
pareil qu'un poisson qui répète.
Un
silence.
— Deuxième
chose : tu demandes ce qu'il a vu. Vraiment vu. Les faits. Rien que
les faits. Pas ce qu'il en pense. Ce qu'il a vu.
Un
autre silence.
— Troisième
chose : tu demandes comment il le sait. Est-ce qu'il était là ?
Est-ce qu'il l'a vu lui-même ? Ou est-ce que c'est quelqu'un qui le
tenait de quelqu'un qui le tenait de quelqu'un ?
Il
toucha le front du jeune Saphir.
—
Parce
qu'à chaque fois qu'une histoire passe de bouche en bouche, la
vérité perd un peu de substance. Comme une photocopie de
photocopie. À la fin, il ne reste que du bruit.
Corail
demanda d'une voix tremblante :
—
C'est
tout ? Juste trois questions ?
Le
vieux Saphir eut un rire sans joie.
—
La
plupart des poissons ne posent jamais ces questions. Jamais. Ils
avalent ce qu'on leur donne. Ils croient ce qui brille. Et après,
ils s'étonnent d'être piégés.
Il
marqua une pause.
— Tu
sais ce qui différencie un poisson libre d'un poisson prisonnier ?
— Quoi
?
— La
méfiance. Le réflexe de douter avant de croire.
*
* *
Le
vieux Saphir posa sa nageoire sur le front du jeune Saphir.
C'était
un geste ancien.
Un
geste qu'on ne fait que pour transmettre quelque chose qu'on ne peut
pas perdre.
«
Ne crois que ce qui peut être vérifié.
Méfie-toi
de la lumière qui fascine. »
Le
Premier Murmure.
La
première vérité.
Celle
qui coûte une écaille.
Le
jeune Saphir sentit ces mots descendre en lui.
Comme
une ancre.
Lourde.
Nécessaire.
— Mais...,
commença-t-il.
Le
vieux Saphir le regarda avec ses yeux noirs.
—
Oui
?
— Si
je vérifie tout, si je doute de tout... je ne vivrai jamais. Je
passerai ma vie à chercher. À vérifier. À douter.
Le
vieux poisson hocha la tête.
—
Oui.
C'est le prix.
— Alors
à quoi bon ?
Le
vieux Saphir désigna Corail et son écaille grise.
—
Parce
que c'est mieux qu'une écaille perdue. C'est mieux que de devenir
transparent. C'est mieux que de tourner en rond pour toujours.
Il
commença à s'éloigner.
—
Le
Premier Murmure ne suffit pas. Il y en a six autres. Ils te diront
qu'il faut aussi faire confiance. Qu'il faut aussi ressentir. Qu'il
faut aussi vivre. Mais d'abord, il faut apprendre à douter. Parce
que sans doute, il n'y a pas de vérité. Il n'y a que des mensonges
confortables.
Ses
yeux noirs brillèrent une dernière fois.
—
Et
les mensonges confortables, petit, ça dévore tout. Même les yeux.
Et
il disparut dans le bleu profond.
*
* *
Cette
nuit-là, ils campèrent loin de la lumière.
Très
loin.
Corail
ne parlait pas.
Elle
regardait son écaille grise.
Elle
la touchait parfois.
Comme
pour vérifier qu'elle était encore là.
Finalement,
Jade demanda :
—
Ça
fait mal ?
Corail
secoua la tête.
—
Non.
Ça ne fait pas mal.
— Alors
quoi ?
Elle
leva les yeux.
Ils
brillaient de larmes qu'elle retenait.
—
Ça
me rappelle. Ça me rappelle que j'ai failli disparaître. Que j'ai
failli devenir rien. Juste parce que c'était beau.
Perle
s'approcha.
—
On
a tous failli. Pas que toi. Si Saphir ne t'avait pas retenue...
Elle
ne finit pas sa phrase.
Argent,
qui était resté silencieux depuis la lumière, murmura :
—
Moi
aussi, j'ai eu envie d'y aller. Moi aussi, j'ai trouvé ça beau.
Ombre
hocha la tête.
—
Nous
tous. C'est pour ça qu'on a besoin des questions. Parce que notre
premier réflexe, c'est de croire ce qui brille.
Saphir
regardait son propre corps.
Quand
il avait tiré Corail, une de ses écailles — celle près de la
queue — s'était déchirée.
Elle
pendait maintenant, à moitié arrachée.
Ça
ne faisait pas mal.
Mais
ça le rappelait.
Que
sauver quelqu'un, ça coûte toujours quelque chose.
— On
continue ? demanda Azur doucement.
Saphir
regarda ses compagnons.
Corail
et son écaille grise.
Lui
et son écaille déchirée.
Tous
les autres qui avaient eu envie de nager vers la lumière.
— On
continue, dit-il. Mais on pose les questions. Toujours.
Flamme,
qui avait écouté en silence, ajouta :
—
Vous
avez remarqué ?
— Quoi
?
— Le
vieux Saphir. Ses yeux noirs. Il a dit qu'il avait trop vu. Mais moi,
je crois qu'il a trop douté. Qu'à force de tout vérifier, il a
perdu quelque chose.
Silence.
Perle
murmura :
—
Alors
il a raison. Le Premier Murmure ne suffit pas. Sinon, on finit comme
lui. Avec des yeux noirs.
Ils
s'endormirent.
Tous
sauf Saphir.
Lui
resta éveillé.
À
regarder les étoiles trembler à la surface.
À
compter combien de fois, dans sa vie, il avait nagé vers quelque
chose qui brillait.
Sans
jamais demander qui tenait la lumière.
Beaucoup
trop.
Mais
demain, ce serait différent.
Demain,
il poserait les questions.
Il
toucha son écaille déchirée.
Elle
pendait comme un drapeau de guerre.
Une
cicatrice.
Un
prix.
Une
vérité.
Il
ferma les yeux.
Et
pour la première fois depuis longtemps, il se sentit moins seul.
Parce
qu'il savait maintenant qu'il y avait un mot pour ce qu'il avait
toujours fait.
Douter.
Fin
du Chapitre 1
Chapitre 2
Rougeoyant
Le Murmure du Spectacle
Ils
nagèrent encore.
Plus
loin. Plus profond.
L'eau
changeait. Elle devenait chaude. Dense. Comme si quelque chose
bouillonnait au loin.
La
fatigue s'installait.
Pas
dans les muscles.
Dans
la tête.
La
fatigue de nager sans savoir vers quoi.
La
fatigue de douter.
Depuis
la lumière du Poisson-Pêcheur, tout avait changé.
Corail
touchait son écaille grise dix fois par jour. Comme pour vérifier
qu'elle était encore là. Que ce n'était pas un cauchemar.
Saphir
nageait devant, mais son écaille déchirée pendait comme une
question sans réponse.
Les
autres suivaient. Mais dans leurs yeux, il y avait quelque chose de
nouveau.
La
peur.
— On
va bien ? demanda Perle un matin.
Personne
ne répondit.
Parce
que personne ne savait.
*
* *
Au
bout de trois jours, ils entendirent le bruit.
Au
début, c'était lointain.
Comme
le murmure d'une foule très loin.
Puis
ça devint plus fort.
Plus
proche.
Des
voix.
Des
milliers de voix.
Qui
criaient. Qui riaient. Qui s'excitaient.
Le
bruit de quelque chose qui se passe.
Ou
du moins, qui croit se passer.
L'eau
devint rouge.
Pas
rouge sang.
Rouge
excitation.
Rouge
urgence.
Rouge
comme quand tout le monde court dans la même direction sans savoir
pourquoi.
— On
y va ? demanda Argent.
Saphir
hésita.
Depuis
le Poisson-Pêcheur, il hésitait avant chaque choix.
Qui
parle ? Qu'a-t-il vu ? Comment le sait-il ?
Mais
là, il n'y avait personne pour poser ces questions.
Juste
du bruit.
— On
y va, dit-il finalement. Mais on reste ensemble.
*
* *
La
zone rouge était un chaos.
Des
milliers de poissons écarlates nageaient dans tous les sens.
Ils
criaient. Ils gesticulaient. Ils se bousculaient.
Chacun
essayait de parler plus fort que les autres.
— TU
AS VU ?
—
TU
AS ENTENDU ?
—
C'EST
INCROYABLE !
—
VIENS
VOIR !
Les
dix compagnons entrèrent dans le chaos.
Le
bruit les frappa comme une vague.
Corail
se boucha les oreilles.
Perle
ferma les yeux.
Même
Azur, qui ne parlait jamais, sembla suffoqué par tout ce bruit.
Saphir
s'approcha d'un groupe de poissons rouges.
—
Qu'est-ce
qui se passe ?
Un
poisson se retourna, les yeux brillants.
—
TOUT
SE PASSE ! Tu n'es pas au courant ? C'est énorme ! Il faut que tu
voies !
— Voir
quoi ?
— ÇA
!
Il
désigna... rien de précis.
Juste
le chaos général.
— Le
grand poisson a fait quelque chose ! continua-t-il. Et puis l'autre a
répondu ! Et puis il y a eu ce truc ! Et puis...
Il
parlait si vite que Saphir ne comprenait rien.
— Attends.
Qu'est-ce que le grand poisson a fait exactement ?
Le
poisson parut confus.
—
Euh...
je sais pas exactement. Mais tout le monde en parle ! Donc c'est
important !
— Tu
l'as vu toi-même ?
— Non,
mais j'ai entendu quelqu'un qui l'avait entendu de quelqu'un ! En
tout cas, c'est PARTOUT !
Et
il repartit en criant.
Saphir
appliqua les trois questions.
Qui
parle ? Un poisson qui ne sait rien.
Qu'a-t-il
vu ? Rien.
Comment
le sait-il ? Il ne le sait pas. Il répète.
Conclusion
: c'est du bruit.
*
* *
Ils
restèrent trois jours dans la zone rouge.
Trois
jours de bruit.
Trois
jours d'informations qui volaient dans tous les sens.
Trois
jours à essayer de comprendre ce qui était vrai et ce qui ne
l'était pas.
Le
troisième soir, Jade ne bougea plus.
Il
flottait, immobile, les yeux fermés.
— Jade
? appela Perle.
Il
ne répondit pas.
— Jade,
ça va ?
Il
ouvrit les yeux lentement.
Ils
étaient rouges.
Pas
de colère.
D'épuisement.
— Je
ne peux plus, murmura-t-il.
— Quoi
?
— Je
ne peux plus douter. Je ne peux plus vérifier. Je ne peux plus poser
des questions tout le temps. C'est... c'est trop.
Silence.
Les
neuf autres le regardèrent.
Saphir
s'approcha.
—
Je
sais que c'est difficile. Mais...
— Non,
coupa Jade. Toi, tu ne sais pas. Toi, tes yeux sont faits pour
chercher. Moi, mes yeux sont faits pour croire. Et depuis qu'on a
quitté le récif, je ne peux plus croire en rien. Tout est suspect.
Tout est un piège. Tout est faux jusqu'à preuve du contraire.
Il
tremblait.
— Avant,
je croyais. Et j'étais heureux. Maintenant, je doute. Et je suis
épuisé.
Azur
s'approcha.
—
Qu'est-ce
que tu veux faire ?
Jade
regarda ses compagnons.
Corail
et son écaille grise.
Saphir
et son écaille déchirée.
Tous
marqués. Tous fatigués.
— Je
veux rentrer, dit-il doucement. Je veux rentrer au récif. Je veux
retrouver les Grands Courants. Je veux arrêter de réfléchir.
— Mais...,
commença Corail.
— Je
sais, coupa Jade. Je sais que c'est abandonner. Je sais que les
Grands Courants mentent. Mais au moins, c'est confortable. Et moi,
j'ai besoin de confort. J'ai besoin de croire. Même si c'est faux.
Il
s'éloigna.
Lentement.
Les
épaules basses.
— Jade,
attends !, cria Perle.
Mais
il ne se retourna pas.
Ils
le regardèrent partir.
Disparaître
dans le rouge.
Happé
par le bruit.
Avalé
par le confort du mensonge.
Corail
pleurait.
—
On
aurait dû faire quelque chose.
Ombre
secoua la tête.
—
Non.
On ne peut pas forcer quelqu'un à voir. Chacun choisit.
— Même
si le choix, c'est le mensonge ?
— Surtout
si le choix, c'est le mensonge. Parce que le mensonge, c'est facile.
Ils
restèrent là longtemps.
À
regarder l'endroit où Jade avait disparu.
Puis
Saphir dit doucement :
—
On
continue.
— À
neuf ? demanda Argent.
— À
neuf.
*
* *
Le
lendemain, Flamme les mena hors de la zone rouge.
—
Il
faut que vous voyiez quelque chose, dit-il.
Ils
nagèrent vers une zone plus calme.
L'eau
n'était plus rouge.
Elle
était grise.
Au
début, ils ne virent rien.
Puis
leurs yeux s'habituèrent.
Les
coraux étaient morts.
Tous.
Blanchis.
Effritéс. Silencieux.
Une
zone immense de mort.
Des
centaines de mètres.
Peut-être
des kilomètres.
— Qu'est-ce
qui s'est passé ici ? murmura Perle.
— L'eau
s'est réchauffée, dit Flamme. Lentement. Pendant que tout le monde
criait dans la zone rouge. Pendant que tout le monde s'excitait pour
rien. Ici, ça mourait. En silence.
Corail
toucha un corail mort.
Il
s'effrita sous sa nageoire comme de la craie.
— Mais...
mais c'est grave !, dit-elle.
— Oui,
dit Flamme. Très grave. Mais personne ne regarde. Parce que ce n'est
pas spectaculaire. Ça meurt lentement. Sans faire de bruit.
Ils
traversèrent la zone morte.
C'était
oppressant.
Pas
comme le noir des profondeurs.
C'était
l'oppression du vide.
L'oppression
de ce qui est mort et qu'on ne peut plus sauver.
Saphir
appliqua les questions.
Qui
parle ? Flamme. Et les coraux morts.
Qu'a-t-il
vu ? La mort. On la voit nous-mêmes.
Comment
le sait-il ? Il est là. Nous aussi.
Conclusion
: c'est vrai.
Mais
vérifier ne suffisait pas.
Parce
que le problème n'était pas de savoir si c'était vrai.
Le
problème, c'était que personne ne regardait.
*
* *
Quand
ils revinrent vers la zone rouge, un poisson géant les attendait.
Il
était rouge écarlate.
Ses
écailles scintillaient comme des néons.
Il
brillait. Il attirait l'œil. Il était spectaculaire.
Autour
de lui, des milliers de poissons dansaient.
Ils
criaient. Ils s'agitaient. Ils voulaient tous son attention.
Mais
le poisson géant ne bougeait pas.
Il
les regardait avec quelque chose qui ressemblait à de la tristesse.
Puis
soudain, il hurla d'une voix de tonnerre :
—
JE
SUIS ROUGEOYANT ! LE PLUS BEAU ! LE PLUS GRAND ! LE PLUS
SPECTACULAIRE !
Tous
les poissons se turent.
Puis,
aussi soudainement, Rougeoyant devint terne.
Gris.
Presque
invisible.
Les
poissons rouges, désorientés, repartirent crier.
Comme
si de rien n'était.
Rougeoyant
s'approcha des neuf compagnons.
Quand
il parlait maintenant, sa voix était douce. Triste.
— Vous
avez vu ? dit-il en désignant les poissons rouges. C'est mon rôle.
Être spectaculaire. Attirer l'attention. Pour que personne ne voie
ce qui compte vraiment.
— Mais...
mais pourquoi ? demanda Argent.
— Parce
que c'est ce qu'ils veulent. Le spectacle. L'excitation. L'urgence.
Pas la vérité. La vérité, c'est ennuyeux. La vérité, ça prend
du temps. La vérité, ça ne fait pas de bruit.
Il
les mena vers la zone morte.
— Vous
voyez ça ? dit-il. C'est important. Vraiment important. Mais combien
de poissons de la zone rouge sont venus le voir ?
— Aucun,
murmura Perle.
— Aucun.
Parce qu'ils sont trop occupés à crier. À s'exciter. À croire que
tout est urgent alors que rien ne l'est. Pendant ce temps, ce qui
compte vraiment meurt en silence.
Rougeoyant
redevint écarlate.
Brillant.
Spectaculaire.
— C'est
mon prix, dit-il. Être ce que je déteste. Pour qu'au moins
quelques-uns voient derrière.
*
* *
Rougeoyant
posa sa nageoire sur le front de Flamme.
«
Ne confonds pas le spectaculaire et l'important.
Ce
qui crie le plus fort n'est pas toujours ce qui compte. »
Le
Deuxième Murmure.
La
deuxième vérité.
Celle
qui coûte un ami.
Flamme
sentit ces mots entrer en lui.
Lourds.
Nécessaires.
Tristes.
— Mais
comment on sait ce qui est important ? demanda-t-il.
Rougeoyant
sourit tristement.
—
Tu
te demandes : dans un an, ce sera encore important ? Dans dix ans ?
Si la réponse est non, c'est probablement du spectacle.
— Et
si la réponse est oui ?
— Alors
c'est peut-être important. Mais attention. Parfois, ce qui crie est
vraiment urgent. Parfois, l'urgence est réelle. Les autres Murmures
t'apprendront à faire la différence.
Il
commença à s'éloigner.
— Le
Premier Murmure t'a appris à vérifier. Le Deuxième t'apprend à
filtrer. Parce que tu ne peux pas vérifier tout ce qui crie. Tu
n'aurais plus le temps de vivre.
Et
il disparut dans le rouge.
*
* *
Cette
nuit-là, ils campèrent loin de la zone rouge.
Dans
une eau calme. Neutre. Silencieuse.
Le
contraste était violent.
Argent
brisa le silence.
—
Je
me sens... vide.
— Vide
comment ? demanda Azur.
— Comme
si le silence me manquait. Comme si j'avais besoin du bruit. C'est
bizarre, non ? On a détesté le chaos. Mais maintenant qu'il n'est
plus là...
Perle
hocha la tête.
—
L'addiction
au spectacle. Rougeoyant en a parlé. On finit par en avoir besoin.
Même si ça ne nous nourrit pas.
Corail
regardait l'horizon.
—
Vous
pensez que Jade va bien ?
Personne
ne répondit.
Parce
que personne ne savait.
Finalement,
Ombre dit :
—
Jade
a fait son choix. Il a choisi le confort du mensonge. C'est son
droit.
— Mais
c'est triste, murmura Corail.
— Oui.
C'est triste. Mais c'est comme ça. On ne peut pas sauver ceux qui ne
veulent pas être sauvés.
Saphir
regardait ses compagnons.
Ils
n'étaient plus que neuf.
Neuf
au lieu de dix.
Le
premier abandon.
Le
premier prix du discernement.
— On
continue, dit-il doucement.
— Tous
les neuf ? demanda Arcane.
— Tous
les neuf. Ou personne.
Ils
s'endormirent.
Serrés
les uns contre les autres.
Comme
pour ne pas perdre un autre.
Dans
la nuit, Corail toucha son écaille grise.
Saphir
toucha son écaille déchirée.
Arcane
pensa à Jade.
Le
discernement coûtait cher.
Plus
cher qu'ils ne l'avaient imaginé.
Mais
ils continuaient.
Parce
que revenir en arrière, c'était impossible.
Une
fois qu'on a vu, on ne peut plus faire semblant de ne pas savoir.
Fin du Chapitre 2
Chapitre 3
Arcadia
Le Murmure des Perspectives
Ils
nagèrent à neuf.
Plus
dix.
Neuf.
Comme
une main à laquelle on aurait coupé un doigt.
Ça
fonctionne encore.
Mais
il manque quelque chose.
On
ne peut plus saisir de la même manière.
Corail
comptait parfois.
Un,
deux, trois, quatre...
Elle
s'arrêtait toujours à neuf.
Elle
regardait l'espace vide où Jade aurait dû être.
Puis
elle détournait les yeux.
— On
était dix, murmura-t-elle un soir.
Personne
ne répondit.
Parce
que tout le monde savait.
Dix,
c'était complet.
Dix,
c'était l'achèvement d'un cycle.
Neuf,
c'était incomplet.
Neuf,
c'était la trace d'une perte.
*
* *
L'eau
changea encore.
Petit
à petit.
Elle
devenait... brillante.
Pas
comme la lumière du Poisson-Pêcheur.
Non.
Elle brillait de l'intérieur.
Comme
si chaque goutte d'eau contenait un prisme.
Arcane
fut la première à le remarquer.
Ses
écailles arc-en-ciel changeaient de couleur en harmonie avec l'eau.
—
Regardez,
murmura-t-elle.
Ils
regardèrent.
L'eau
prenait des couleurs différentes selon l'angle.
Bleue
d'un côté.
Rouge
de l'autre.
Verte
d'en haut.
Jaune
d'en bas.
— On
dirait qu'elle change selon comment on la regarde, dit Azur.
— Exactement,
dit Arcane. Comme si la vérité dépendait de l'endroit d'où on la
voit.
Ombre
fronça les sourcils.
—
C'est
dangereux, ça.
— Pourquoi
?
— Parce
que si tout dépend de l'angle, alors rien n'est vraiment vrai. Tout
est juste... une perspective.
Arcane
sourit.
—
Ou
alors, tout est vrai. Selon d'où on regarde.
*
* *
Puis
ils virent les bulles.
Ou
plutôt, ils ne les virent pas.
Parce
que les bulles étaient invisibles.
On
voyait seulement les poissons qu'elles contenaient.
Dans
chaque bulle nageait un groupe de poissons.
Et
chaque groupe voyait l'eau d'une couleur différente.
— Regardez,
murmura Perle.
Elle
désigna une bulle sur leur gauche.
À
l'intérieur, les poissons étaient tous bleus.
Pour
eux, toute l'eau était bleue.
Ils
ne voyaient que du bleu.
Une
autre bulle, sur la droite.
Les
poissons étaient rouges.
Pour
eux, tout était rouge.
Une
troisième bulle, au-dessus.
Les
poissons étaient verts.
Leur
monde entier était vert.
— Mais...
mais l'eau n'est pas d'une seule couleur, dit Corail. On vient de le
voir. Elle change.
— Oui,
dit Saphir. Mais eux, ils ne le savent pas. Pour eux, il n'y a qu'une
couleur. La leur.
Argent
s'approcha d'une bulle bleue.
Il
cria :
—
Hé
! Vous, là-dedans !
Un
poisson bleu se tourna vers lui.
—
Oui
?
— Vous
savez que l'eau n'est pas que bleue ?
Le
poisson le regarda comme on regarde un fou.
—
Bien
sûr qu'elle est bleue. Regarde autour de toi. Tout est bleu. Tout le
monde le dit.
Il
désigna les autres poissons de sa bulle.
Tous
bleus. Tous d'accord.
— Mais
regarde en dehors de ta bulle, insista Argent.
— En
dehors ? Il n'y a rien en dehors. Il n'y a que le bleu. Le vrai bleu.
Et
il repartit nager avec les siens.
*
* *
—
Je
veux essayer quelque chose, dit soudain Arcane.
Avant
que quiconque puisse réagir, elle nagea vers une bulle bleue.
— Arcane,
NON !, cria Saphir.
Trop
tard.
Elle
franchit la paroi invisible.
Et
soudain, tout devint bleu pour elle.
L'eau.
Le monde. Ses propres écailles.
Tout.
Elle
arrêta de nager.
Ses
yeux devinrent vides.
Comme
ceux des poissons prisonniers.
— Arcane
!, hurla Corail.
Mais
Arcane ne répondit pas.
Elle
tournait lentement.
Comme
hypnotisée.
Ses
écailles arc-en-ciel devenaient bleues.
Une
par une.
— Il
faut la sortir de là !, cria Perle.
Saphir
n'hésita pas.
Il
se jeta dans la bulle.
Le
bleu l'envahit immédiatement.
Tout
était bleu.
Évident.
La
seule vérité possible.
Mais
il se souvint de l'écaille grise de Corail.
De
son écaille déchirée à lui.
De
Jade qui était parti.
Il
saisit Arcane par la nageoire.
Et
tira.
De
toutes ses forces.
Ils
sortirent ensemble de la bulle.
Tombèrent
sur le sable.
Haletants.
Arcane
tremblait.
—
C'était...
c'était...
Elle
ne trouvait pas les mots.
— Tout
était bleu, finit-elle par dire. Et ça semblait normal. Évident.
La seule vérité possible. Je ne savais même pas qu'il y avait
autre chose.
Elle
regarda ses écailles.
Une
d'entre elles — celle près du cœur — était restée bleue.
Pas
arc-en-ciel. Bleue.
— Elle
ne redeviendra jamais comme avant, murmura-t-elle.
Saphir
hocha la tête.
—
Non.
Mais tu te souviendras. Tu te souviendras qu'il existe des bulles. Et
que tu peux y entrer sans t'en rendre compte.
*
* *
Une
voix s'éleva dans l'eau.
—
Tu
as bien fait d'entrer.
Au
centre de la zone des bulles flottait un poisson extraordinaire.
Ses
écailles changeaient de couleur à chaque seconde.
Bleue.
Rouge. Verte. Jaune. Violette. Orange.
Toutes
les couleurs. Toutes les nuances.
— Je
m'appelle Arcadia, dit-elle. Gardienne du Troisième Murmure.
Arcane
la regardait, fascinée.
—
Vous
êtes comme moi. Arc-en-ciel.
Arcadia
sourit.
—
Non.
Toi, tu es née arc-en-ciel. Moi, je suis devenue arc-en-ciel. En
traversant toutes les bulles. Une par une.
— Toutes
?
— Toutes.
Et à chaque fois, j'ai cru que c'était la seule vérité. À chaque
fois, j'ai failli rester piégée.
Elle
désigna les milliers de bulles autour d'eux.
— Tu
vois ces poissons ? Ils sont tous convaincus d'avoir raison. Tous.
Parce que dans leur bulle, tout confirme ce qu'ils croient. Les
Grands Courants leur montrent seulement ce qui leur donne raison.
— Mais
comment on sait si on est dans une bulle ou pas ? demanda Perle.
Arcadia
la regarda longuement.
—
On
ne le sait jamais avec certitude. Mais on peut chercher. On peut
nager vers ce qui nous contredit. Vers ce qui nous dérange. Vers
l'autre couleur.
*
* *
Arcadia
mena Arcane vers le bord d'une bulle rouge.
—
Regarde
à l'intérieur, dit-elle.
Arcane
regarda.
Elle
voyait les poissons rouges.
Pour
eux, tout était rouge.
— Maintenant,
traverse.
Arcane
hésita.
Elle
toucha son écaille bleue.
Le
rappel.
La
cicatrice.
— Je
ne veux pas, murmura-t-elle.
— Je
sais. Mais tu dois. Pas pour rester dedans. Pour comprendre.
Arcane
prit une grande inspiration.
Elle
entra dans la bulle rouge.
Tout
devint rouge.
Évident.
La
seule vérité.
Mais
cette fois, elle se souvint.
Elle
se souvint du bleu.
Elle
se souvint de son écaille bleue.
Elle
ressortit.
— Tu
as senti ? demanda Arcadia.
— Oui.
Tout était rouge. Et ça semblait normal. Mais je me souvenais qu'il
y avait autre chose.
— C'est
ça, la troisième voie. Ni suivre aveuglément une couleur, ni nager
seul sans couleur. Mais se souvenir qu'il existe d'autres couleurs.
Chercher activement ce qui te contredit. Ne jamais croire que ta
bulle est la seule réalité.
Elle
se tourna vers les neuf compagnons.
— Le
Poisson Noir a nagé seul. Il a refusé toutes les bulles. Mais il
est mort seul. Le Poisson Rouge a nagé avec tous. Il a accepté
toutes les bulles. Mais il ne savait plus qui il était. Vous, vous
cherchez autre chose. Une couleur nouvelle. Une manière de nager
ensemble sans être piégés.
— C'est
possible ? demanda Ombre.
— Je
ne sais pas. Mais c'est ce que vous devez inventer.
*
* *
Arcadia
posa sa nageoire sur le front d'Arcane.
«
La vérité a plusieurs couleurs.
Nage
de tous les côtés avant de juger. »
Le
Troisième Murmure.
La
troisième vérité.
Celle
qui coûte une écaille arc-en-ciel.
Arcane
sentit ces mots descendre en elle.
Ses
écailles brillèrent de toutes les couleurs à la fois.
Sauf
une.
Celle
qui était restée bleue.
— Mais...,
commença-t-elle.
Arcadia
sourit.
—
Oui
?
— Si
je regarde de tous les côtés, si je vois toutes les couleurs...
comment je choisis ? Comment je sais laquelle est la bonne ?
— Excellente
question. Et tu as raison. Voir plusieurs perspectives ne veut pas
dire que toutes les perspectives sont égales. Certaines couleurs
sont plus vraies que d'autres. Certaines bulles sont plus dangereuses
que d'autres. Le Quatrième Murmure t'apprendra à descendre dans les
profondeurs. À voir au-delà des couleurs de surface.
Elle
commença à s'éloigner.
— Mais
d'abord, tu dois apprendre à sortir de ta bulle. Sinon, tu ne verras
jamais ces profondeurs. Tu resteras prisonnière d'une seule couleur.
Ses
écailles prirent une dernière teinte.
Une
teinte que personne ne sut nommer.
Une
couleur nouvelle.
Celle
de la troisième voie.
Et
elle disparut.
*
* *
Cette
nuit-là, ils campèrent dans une zone neutre.
Loin
des bulles.
Mais
l'expérience les avait marqués.
Arcane
touchait son écaille bleue.
Comme
Corail touchait son écaille grise.
Comme
Saphir touchait son écaille déchirée.
Les
cicatrices s'accumulaient.
— J'ai
peur, dit Perle.
— Peur
de quoi ? demanda Azur.
— Peur
d'être dans une bulle sans le savoir. Peur de croire que je vois
toutes les couleurs alors que je ne vois que la mienne.
Ombre
hocha la tête.
—
C'est
une peur saine. Ceux qui n'ont jamais peur d'être dans une bulle
sont probablement dedans.
Saphir
réfléchissait.
—
On
était dix. Maintenant on est neuf. Comme une main à laquelle il
manque un doigt.
— On
peut encore saisir des choses, dit Flamme doucement.
— Oui.
Mais plus de la même manière. On a perdu quelque chose. On a perdu
Jade. On a perdu la complétude.
Corail
essuya une larme.
—
Peut-être
qu'on n'était pas censés rester dix. Peut-être que neuf, c'est
notre nombre. Notre vrai nombre.
Argent
demanda :
—
C'est
ça, la troisième voie ? Accepter d'être incomplets ?
Azur
répondit doucement :
—
Non.
La troisième voie, c'est accepter qu'il y a un prix. Que pour voir
toutes les couleurs, il faut perdre une partie de soi. Que pour
sortir des bulles, il faut avoir le courage d'entrer dedans d'abord.
Perle
murmura :
—
Jade
a choisi sa bulle. Le confort du bleu. Ou du rouge. Ou du vert. Peu
importe. Il a choisi de croire qu'il n'y avait qu'une couleur.
— Et
nous ? demanda Écho.
— Nous,
on cherche une couleur que personne n'a encore inventée. La couleur
de ceux qui voient toutes les couleurs. La couleur de la troisième
voie.
Arcane
regarda ses écailles arc-en-ciel.
Avec
la tache bleue au milieu.
—
Je
crois que je comprends maintenant. Je ne suis pas juste arc-en-ciel.
Je suis arc-en-ciel avec une mémoire. Arc-en-ciel avec une
cicatrice. Arc-en-ciel qui sait qu'elle peut être piégée.
Et
dans la nuit, ses écailles brillèrent.
Toutes
les couleurs.
Plus
une.
Celle
qu'on ne sait pas encore nommer.
Celle
de la troisième voie.
Fin
du Chapitre 3
Chapitre 4
Ombre
Le Murmure des Profondeurs
Ils
descendirent.
Pas
comme on descend vers quelque chose.
Comme
on descend loin de tout.
L'eau
devenait noire.
Pas
le noir de la nuit, ce noir doux où persistent des reflets
d'étoiles.
Non.
Le
noir des abysses.
Le
noir des endroits où la lumière n'est jamais venue parce qu'elle
sait qu'elle n'y est pas bienvenue.
Au
début, ils distinguaient encore les silhouettes.
Saphir
devant, ses écailles brunes fondues dans l'obscurité.
Corail
derrière, son orange éteint comme une flamme qu'on aurait soufflée.
Les
autres, fantômes indistincts.
Puis
même les silhouettes disparurent.
Il
ne restait que le noir.
Et
la pression.
Pas
la pression de l'eau.
Celle-là,
ils la connaissaient. Ils savaient nager avec elle, respirer à
travers elle.
Non.
La
pression mentale.
Le
poids du noir.
Le
poids de ce qu'on ne peut pas voir.
Le
poids de tout ce qui pourrait être là, tapi, attendant.
— J'ai
peur, murmura Corail.
Sa
voix résonna étrangement dans l'eau dense.
Étouffée.
Comme
si le noir absorbait même les sons.
— Moi
aussi, dit Saphir.
C'était
la première fois qu'il l'admettait.
La
première fois qu'il disait tout haut ce que son écaille déchirée
criait en silence depuis le Poisson-Pêcheur.
— Mais
la peur, parfois, c'est juste l'intelligence qui comprend avant nous
qu'on s'approche de quelque chose d'important.
— Ou
de quelque chose de dangereux, dit Ombre.
— C'est
pareil.
*
* *
Au
fond, très loin en bas, ils entendirent des voix.
Pas
des cris comme dans la zone rouge.
Non.
Des
voix calmes. Assurées. Certaines.
Des
voix qui répétaient des phrases comme on récite une prière.
Ils
s'approchèrent.
Dans
le noir, quelques lueurs bioluminescentes percaient l'obscurité.
Des
éclairs verts. Des points bleus. Des filaments dorés qui se
tordaient dans l'eau comme des fils de soie arrachés au temps.
À
la lueur de ces éclairs, ils virent les poissons.
Un
groupe. Peut-être cinquante. Peut-être cent.
Ils
nageaient en cercle.
Et
répétaient.
— Le
monde est divisé en bons et méchants.
—
La
solution est simple.
—
Il
suffit de faire ceci.
—
Il
suffit d'éviter cela.
—
C'est
la faute de X.
—
La
réponse est Y.
Les
phrases étaient simples.
Claires.
Rassurantes.
Comme
des berceuses pour adultes qui refusent de grandir.
Argent
s'approcha de l'un d'eux.
—
Pourquoi
vous répétez ça ?
Le
poisson sourit.
Un
sourire béat. Un sourire de celui qui a trouvé la réponse et qui
peut enfin dormir tranquille.
— Parce
que c'est simple. Et ce qui est simple est vrai.
— Mais...
et si la réalité est compliquée ?
Le
poisson secoua la tête avec une patience infinie.
La
patience de ceux qui ont trouvé la vérité et qui plaignent ceux
qui cherchent encore.
— La
réalité n'est pas compliquée. Les gens qui veulent te tromper
disent que c'est compliqué. Mais nous, on sait. C'est simple. Noir
ou blanc. Bon ou méchant. Vrai ou faux. Pas de zone grise. Pas de
nuances. Pas de doutes.
Il
repartit nager avec les siens en répétant :
—
C'est
simple. C'est simple. C'est simple.
Comme
un mantra.
Comme
une armure contre la complexité du monde.
Jade
frissonna.
—
Ils
ont l'air heureux.
— Oui,
dit Azur. Ils ont l'air heureux. Parce qu'ils ont des réponses à
tout. Des réponses simples. Des réponses qui ne demandent pas
d'effort.
— Alors
pourquoi tu dis ça comme si c'était un problème ?
Azur
ne répondit pas tout de suite.
Il
regarda les poissons qui tournaient en rond dans le noir.
Leurs
yeux vides.
Leurs
sourires figés.
— Parce
que leurs réponses sont fausses. Mais surtout parce qu'ils ne se
posent plus de questions.
*
* *
Perle
s'était éloignée.
Personne
ne s'en était aperçu.
Dans
le noir, on ne voyait rien. On comptait sur les voix. Sur les
mouvements de l'eau. Sur la présence des autres.
Mais
Perle, elle, nageait en silence.
Elle
descendait.
Plus
bas.
Encore
plus bas.
Elle
cherchait la vérité pure.
Celle
qu'on ne peut pas salir.
Celle
qui vit dans les profondeurs, loin des mensonges de surface.
Elle
était née blanche pour ça.
Blanche
comme la lumière avant qu'elle ne devienne couleur.
Blanche
comme la page avant qu'on n'y écrive des mensonges.
Plus
elle descendait, plus l'eau devenait froide.
Dense.
Lourde.
Ses
branchies travaillaient dur.
L'oxygène
se raréfiait.
Mais
elle continuait.
Parce
qu'elle sentait quelque chose en bas.
Quelque
chose d'important.
Quelque
chose de pur.
Et
puis soudain, il n'y eut plus d'oxygène du tout.
Ses
branchies se refermèrent.
Comme
des portes qu'on claque.
Elle
voulut remonter.
Mais
elle ne savait plus où était le haut.
Dans
le noir absolu, sans lumière, sans repère, toutes les directions se
ressemblent.
Elle
paniqua.
Ses
nageoires battirent frénétiquement.
Elle
tourna sur elle-même.
Chercha
l'air.
N'en
trouva pas.
Sa
vision se rétrécit.
Comme
un tunnel qui se ferme.
D'abord
les bords devinrent flous.
Puis
le centre.
Puis
tout devint gris.
Puis
noir.
Plus
noir encore que le noir des abysses.
Le
noir de l'intérieur.
Le
noir de la fin.
Elle
cessa de nager.
Son
corps, lentement, commença à couler.
*
* *
—
Où
est Perle ?
La
voix de Corail résonna dans le noir.
Paniquée.
— Perle
?
—
Perle
!
—
PERLE
!
Silence.
Saphir
sentit son écaille déchirée frémir.
Comme
un avertissement.
Comme
une cicatrice qui se souvient de la douleur.
— Elle
est descendue, dit Ombre.
— Comment
tu le sais ?
— Parce
que c'est ce que font ceux qui cherchent la vérité pure. Ils
descendent. Toujours plus bas. Jusqu'à ce qu'ils oublient comment
remonter.
Saphir
n'hésita pas.
Il
plongea.
Dans
le noir.
Dans
le froid.
Dans
l'impossible.
Ses
branchies protestèrent immédiatement.
L'oxygène
manquait.
La
pression écrasait.
Le
froid mordait ses écailles comme des dents de glace.
Mais
il descendait.
Parce
qu'il avait déjà perdu Jade.
Il
ne perdrait pas Perle.
Pas
elle.
Pas
maintenant.
Dans
le noir absolu, il ne voyait rien.
Il
nageait à l'aveugle.
Cherchait
avec ses nageoires.
Tâtonnait
dans le vide.
Et
puis il la toucha.
Elle
coulait.
Lentement.
Comme
un caillou blanc qui tombe dans l'encre.
Il
la saisit.
Tira.
Elle
était lourde.
Pas
physiquement.
Lourde
du poids de l'inconscience.
Lourde
de l'abandon.
Il
remonta.
Un
coup de nageoire.
Puis
un autre.
Puis
un autre.
Ses
poumons hurlaient.
Ses
muscles brûlaient.
Son
écaille déchirée se déchirait encore un peu plus.
Mais
il remonta.
Vers
où ?
Il
ne savait pas.
Il
choisit une direction.
Pria
pour que ce soit la bonne.
Et
nage
a.
Sa
vision se rétrécit.
Comme
celle de Perle quelques instants plus tôt.
Le
tunnel.
Le
gris.
Le
noir.
Non.
Pas
maintenant.
Pas
ici.
Un
dernier coup de nageoire.
Et
soudain, l'oxygène.
Infime.
Mais
là.
Ses
branchies s'ouvrirent.
Aspirèrent.
Toussèrent.
Aspirèrent
encore.
Il
remonta encore.
Trainant
Perle derrière lui.
Et
puis il vit les lueurs.
Les
éclairs verts.
Les
points bleus.
Les
filaments dorés.
Il
émergea dans la zone des voix simples.
Les
poissons qui répétaient leurs phrases s'arrêtèrent.
Regardèrent.
Saphir
déposa Perle sur le sable.
Elle
ne bougeait pas.
Ses
écailles blanches étaient devenues grises.
Comme
si le noir des profondeurs avait déteint sur elle.
—
Perle,
murmura-t-il. Perle, reviens.
Rien.
Il
appuya sur ses branchies.
Une
fois.
Deux
fois.
Trois
fois.
Perle
toussa.
Ses
branchies s'ouvrirent brutalement.
Elle
aspira.
Toussa
encore.
Aspira
encore.
Puis
elle ouvrit les yeux.
Ils
étaient différents.
Plus
blancs.
Plus
purs.
Mais
aussi plus vides.
Comme
si quelque chose en elle était resté là-bas.
Dans
le noir.
Pour
toujours.
*
* *
Une
voix s'éleva dans le noir.
Grave.
Ancienne. Terrifiante.
— Elle
a cherché trop loin.
Du
noir absolu émergea une forme.
On
ne la voyait pas vraiment.
C'était
juste une absence de lumière encore plus profonde que le noir
environnant.
Une
ombre dans l'ombre.
Un
trou dans le tissu de la réalité.
Seuls
ses yeux brillaient.
Deux
points de lumière froide.
Pas
des yeux qui voient.
Des
yeux qui percent.
— Je
suis Ombre, dit la voix. Gardien du Quatrième Murmure.
Le
jeune Ombre s'avança.
—
Vous...
vous portez mon nom.
— Et
toi le mien. Nous sommes nés pour voir dans le noir. Mais voir dans
le noir, petit, ça a un prix.
Il
désigna Perle, toujours inconsciente.
— Elle
a voulu descendre trop loin. Toucher le fond de la vérité. Trouver
ce qu'il y a au bout de la complexité. Mais il n'y a pas de fond. Il
n'y a que des profondeurs. Des profondeurs qui s'enfoncent dans
d'autres profondeurs. À l'infini.
— Alors
la vérité n'existe pas ? demanda Saphir.
Le
vieux Ombre eut un rire sans joie.
Un
rire qui résonna comme un glas.
— La
vérité existe. Mais elle ne vit pas au fond. Elle vit dans les
profondeurs. Nuance.
— Quelle
différence ?
— Le
fond, c'est un point. Les profondeurs, c'est un espace. Un espace
riche. Complexe. Vivant. Ceux qui cherchent le fond se noient. Ceux
qui explorent les profondeurs apprennent à nager autrement.
*
* *
Le
vieux Ombre les mena plus loin dans les profondeurs.
Là
où même les lueurs bioluminescentes disparaissaient.
Là
où il n'y avait que le noir.
— Fermez
les yeux, dit-il.
Ils
obéirent.
— Maintenant,
écoutez. Sentez. Ressentez.
Saphir
ferma les yeux.
Au
début, il ne sentit que le noir.
Oppressant.
Vide.
Puis,
lentement, il commença à percevoir.
Des
courants. Infimes. Subtils.
Des
mouvements. Presque imperceptibles.
Des
présences. Cachées mais là.
Le
noir n'était pas vide.
Il
était plein.
Plein
de choses qu'on ne pouvait pas voir avec les yeux.
Plein
de nuances qu'on ne pouvait pas simplifier.
— Tu
vois ? murmura le vieux Ombre. Le noir ne ment pas. Il ne simplifie
pas. Il révèle ce que la lumière cache : la complexité. La
profondeur. Les couches.
Il
désigna les poissons qui répétaient leurs phrases simples.
— Eux,
ils vivent à la surface de la réalité. Là où tout semble clair.
Simple. Évident. Mais la réalité ne vit pas à la surface. Elle
vit ici. Dans les profondeurs. Là où c'est noir. Là où il faut
faire un effort pour voir. Là où rien n'est simple.
— Mais
alors, on ne peut jamais comprendre ? demanda Corail. Si tout est
compliqué, si tout est profond, comment on fait ?
Le
vieux Ombre la regarda.
Ses
yeux brillaient dans le noir comme deux étoiles mortes.
— On
fait l'effort. On descend dans les profondeurs. On accepte que rien
ne soit simple. On accepte la complexité. Mais attention : complexe
n'est pas compliqué.
— Quelle
est la différence ?
— Compliqué,
c'est confus. Complexe, c'est riche. La réalité n'est pas
compliquée. Elle est complexe. Et la complexité se comprend. Mais
ça demande du temps. De la patience. Du courage. Et surtout : ça
demande d'accepter qu'on ne comprendra jamais tout.
*
* *
Le
vieux Ombre posa sa nageoire sur le front du jeune Ombre.
Dans
le noir, ce geste était invisible.
Mais
on le sentait.
Comme
on sent la présence de quelque chose d'important.
«
Méfie-toi des explications simples.
La
réalité vit dans les profondeurs, pas à la surface. »
Le
Quatrième Murmure.
La
quatrième vérité.
Celle
qui coûte une vie.
Celle
qui faillit coûter Perle.
Le
jeune Ombre sentit ces mots descendre en lui.
Comme
une ancre qui coule.
Vers
les profondeurs.
Vers
le noir.
Vers
la complexité.
— Mais...,
commença-t-il.
Le
vieux Ombre sourit dans le noir.
On
ne le voyait pas.
On
le sentait.
— Oui
?
— Si
tout est complexe, si rien n'est simple... on ne pourra jamais agir.
On passera notre vie à analyser. À comprendre. À descendre dans
les profondeurs. Mais on ne fera jamais rien.
Le
vieux Ombre hocha la tête.
— Excellente
objection. Et tu as raison. La complexité peut devenir une excuse
pour ne rien faire. C'est pour ça qu'il y a un Cinquième Murmure.
Il te dira qu'il faut quand même choisir. Même dans la complexité.
Même dans le doute. Parce que la vie ne se vit pas dans les
profondeurs. Elle se vit à la surface. Éclairée par ce qu'on a
appris dans les profondeurs.
Il
commença à s'éloigner.
Sa
forme se fondit dans le noir.
Seuls
ses yeux brillèrent encore un moment.
— Descends
dans les profondeurs, petit. Apprends à voir dans le noir. Apprends
que rien n'est simple. Mais n'oublie jamais de remonter. Parce que
ceux qui restent trop longtemps dans le noir finissent par oublier
qu'il existe de la lumière.
Ses
yeux s'éteignirent.
Et
il disparut.
Complètement.
Comme
s'il n'avait jamais été là.
Comme
s'il n'était qu'une ombre d'ombre.
*
* *
Ils
remontèrent.
Lentement.
Portant
Perle qui reprenait conscience par intermittence.
L'eau
redevenait moins noire.
Moins
froide.
Moins
oppressante.
Mais
quelque chose avait changé en eux.
Ils
voyaient différemment maintenant.
Ils
ne pouvaient plus croire aux explications simples.
Même
s'ils le voulaient.
Le
noir les avait marqués.
Cette
nuit-là, ils campèrent dans une zone de profondeur moyenne.
Ni
en surface, ni dans les abysses.
Entre
les deux.
Comme
la vérité.
Perle
était réveillée.
Mais
elle ne parlait pas.
Ses
yeux blancs regardaient quelque chose que les autres ne voyaient pas.
Quelque
chose qu'elle avait vu là-bas.
Dans
le noir absolu.
Quand
elle avait failli ne pas revenir.
— Ça
va ? demanda doucement Corail.
Perle
tourna lentement la tête.
— J'ai
touché le fond, murmura-t-elle.
— Le
fond de quoi ?
— De
tout. De la vérité. De la complexité. J'ai descendu si loin que...
que...
Elle
s'arrêta.
Ses
yeux se remplirent de larmes.
— Il
n'y a pas de fond. Il n'y a que des profondeurs. Des profondeurs
infinies. Et j'ai compris que je passerais ma vie à chercher une
vérité pure qui n'existe pas. Parce que la vérité n'est pas pure.
Elle est complexe. Elle est riche. Elle est profonde. Mais elle n'est
pas pure.
Silence.
Saphir
s'approcha.
Il
toucha doucement son écaille déchirée.
Puis
l'écaille grise de Corail.
Puis
l'écaille bleue d'Arcane.
— On
est tous marqués maintenant, dit-il doucement. Chaque Murmure nous
coûte quelque chose. Toi, Perle, tu as failli nous coûter ta vie.
— Je
sais, murmura-t-elle. Et je ne sais pas si ça en valait la peine.
— Moi
non plus. Mais on continue quand même.
Azur,
qui n'avait presque rien dit depuis la descente, parla enfin :
— Le
vieux Ombre a dit quelque chose d'important. Descendre dans les
profondeurs, oui. Mais ne pas oublier de remonter. Parce que la vie
ne se vit pas dans le noir. Elle se vit à la lumière. Une lumière
éclairée par ce qu'on a appris dans le noir.
Flamme
ajouta :
—
On
a appris quatre Murmures. Il en reste trois. Et puis l'île. On y est
presque.
— Presque,
répéta Perle dans un souffle. Presque.
Elle
ferma les yeux.
Ses
écailles blanches, devenues grises dans les profondeurs, reprenaient
lentement leur couleur.
Mais
pas complètement.
Il
resterait toujours une trace.
Une
nuance de gris.
Le
rappel qu'elle était descendue trop loin.
Et
qu'elle avait failli ne jamais remonter.
Ils
s'endormirent.
Tous
sauf Saphir et Ombre.
Eux
restèrent éveillés.
À
regarder le noir au-dessus d'eux.
Les
profondeurs qu'ils avaient traversées.
Le
prix qu'ils avaient payé.
— Tu
crois qu'on va tous arriver ? demanda Ombre doucement.
Saphir
ne répondit pas tout de suite.
— Non,
finit-il par dire. Je crois qu'on va encore perdre quelqu'un.
Peut-être plusieurs. Le discernement coûte trop cher. Tout le monde
ne peut pas payer.
— Et
toi ?
— Moi,
j'ai déjà payé. Mon écaille déchirée. Jade qui est parti. Perle
que j'ai failli perdre. Je paierai encore. Mais je continuerai.
— Pourquoi
?
Saphir
toucha son écaille déchirée.
— Parce
que revenir en arrière, c'est impossible. Une fois qu'on a vu les
profondeurs, on ne peut plus vivre à la surface.
Ombre
hocha la tête dans le noir.
Et
ils restèrent là.
À
deux.
À
veiller.
Pendant
que les autres dormaient.
Pendant
que Perle rêvait de profondeurs infinies.
Pendant
que le noir, lentement, devenait moins noir.
Parce
que même dans les abysses, l'aube finit toujours par venir.
Fin du Chapitre 4
Chapitre 5
Flamboyant
Le Murmure du Silence
Ils
remontèrent vers la surface.
Pas
complètement.
Juste
assez pour que l'eau redevienne lumineuse.
Assez
pour que la pression se relâche.
Assez
pour qu'on puisse respirer sans que chaque inspiration soit une
victoire.
L'eau
changea encore.
Elle
devenait orange.
Pas
orange vif comme Corail.
Orange
doux.
Orange
comme le coucher de soleil.
Orange
comme la promesse d'un soir tranquille.
— C'est
beau, murmura Perle.
Sa
voix était différente depuis les profondeurs.
Plus
douce.
Plus
fragile.
Comme
si une partie d'elle était restée en bas et ne remonterait jamais.
— Oui,
dit Flamme. Trop beau.
Les
autres le regardèrent.
Flamme
nageait devant maintenant.
Depuis
qu'ils avaient quitté les profondeurs, c'était lui qui ouvrait le
chemin.
Pas
Saphir.
Saphir
nageait au milieu, veillant sur Perle qui se remettait lentement.
Flamme
sentait quelque chose dans l'eau orange.
Quelque
chose qui n'allait pas.
Quelque
chose de faux.
Comme
un sourire qu'on force.
Comme
un compliment qui cache une insulte.
— Qu'est-ce
que tu veux dire par « trop beau » ? demanda Argent.
Flamme
ne répondit pas tout de suite.
Il
écoutait.
Pas
les sons.
Les
silences.
Et
dans l'eau orange, il entendait un silence terrible.
Le
silence de ce qui n'est plus là.
Le
silence de ce qui est mort sans qu'on s'en aperçoive.
— Il
faut que je vous montre quelque chose, dit-il finalement.
*
* *
Il
les mena vers le bas.
Pas
loin.
Juste
assez pour passer sous la couche orange.
L'eau
changea immédiatement.
Elle
devint grise.
Terne.
Morte.
Les
coraux étaient blanchis.
Pas
un.
Pas
quelques-uns.
Tous.
Une
zone immense de mort silencieuse.
Des
kilomètres peut-être.
Impossible
à dire où ça commençait, où ça finissait.
Corail
toucha un corail mort.
Il
s'effrita sous sa nageoire.
Comme
de la craie.
Comme
du papier brûlé.
Comme
quelque chose qui avait cessé d'être vivant depuis si longtemps
qu'il avait oublié qu'il l'avait été un jour.
— Qu'est-ce
qui s'est passé ici ? murmura-t-elle.
Flamme
ne répondit pas.
Il
regardait.
Écoutait.
Sentait.
Et
il entendait le silence.
Le
silence assourdissant de ce dont personne ne parle.
Le
silence qui hurle sans faire de bruit.
— L'eau
s'est réchauffée, dit-il finalement. Lentement. Pendant des cycles.
Tellement lentement que personne ne s'en est aperçu. Tellement
silencieusement que personne n'en a parlé. Et pendant ce temps, ça
mourait. Tout ça. En silence.
Ils
traversèrent la zone morte.
C'était
oppressant.
Pas
comme le noir des profondeurs où tout était vivant dans l'ombre.
Ici,
rien n'était vivant.
C'était
le vide.
L'absence.
Le
silence de ce qui ne reviendra jamais.
Saphir
appliqua machinalement les questions.
Qui
parle ? Les coraux morts. Le silence.
Qu'a-t-il
vu ? La mort. On la voit nous-mêmes.
Comment
le sait-il ? C'est là. Sous nos yeux. Sous nos nageoires.
Mais
vérifier ne servait à rien.
Distinguer
le spectacle de l'important ne servait à rien.
Voir
de tous les côtés ne servait à rien.
Descendre
dans les profondeurs ne servait à rien.
Parce
que le problème n'était pas là.
Le
problème, c'était le silence.
Le
problème, c'était que personne n'en parlait.
Le
problème, c'était que tout le monde nageait au-dessus, dans
l'orange paisible, sans jamais descendre voir.
*
* *
Et
puis Flamme le vit.
Un
petit poisson.
Presque
transparent.
Si
petit qu'on aurait pu le confondre avec un reflet.
Il
nageait faiblement entre les coraux morts.
Cherchant
quelque chose.
De
la nourriture peut-être.
De
l'eau plus fraîche.
Un
endroit où il pourrait survivre.
Mais
il n'y avait rien.
Que
la mort grise.
Que
le silence.
Flamme
s'approcha.
Le
petit poisson le vit.
Il
ne s'enfuit pas.
Il
était trop faible pour fuir.
Trop
épuisé pour avoir peur.
Il
le regarda juste.
Avec
des yeux qui ne comprenaient pas.
Pourquoi
l'eau était devenue chaude.
Pourquoi
les coraux étaient morts.
Pourquoi
personne ne venait.
— Aide-moi,
semblaient dire ses yeux.
Mais
Flamme ne pouvait rien faire.
Il
ne pouvait pas refroidir l'eau.
Il
ne pouvait pas ressusciter les coraux.
Il
ne pouvait pas ramener ce qui était parti.
Il
pouvait juste être là.
Être
présent.
Ne
pas laisser le petit poisson mourir seul.
— Va
chercher les autres, murmura-t-il à Corail.
— Pourquoi
?
— Parce
que je reste ici.
— Mais...
mais qu'est-ce que tu peux faire ?
Flamme
regarda le petit poisson qui nageait de plus en plus faiblement.
— Rien.
Je ne peux rien faire. Mais je peux être là. Je peux faire en sorte
qu'il ne meure pas dans le silence.
*
* *
Corail
partit chercher les autres.
Flamme
resta.
Le
petit poisson nageait de plus en plus lentement.
Ses
branchies s'ouvraient, se fermaient.
Moins
vite.
Moins
fort.
Flamme
s'approcha doucement.
Il
ne dit rien.
Il
ne toucha pas le petit poisson.
Il
fut juste là.
Présent.
Le
petit poisson le regarda.
Sembla
comprendre.
Que
quelqu'un était là.
Que
quelqu'un voyait.
Que
sa mort ne serait pas silencieuse.
Pas
complètement.
Il
cessa de nager.
Se
laissa couler doucement.
Comme
une feuille qui tombe.
Ses
branchies s'ouvrirent une dernière fois.
Aspirèrent.
Ne
trouvèrent rien.
Se
refermèrent.
Et
restèrent fermées.
Le
petit poisson toucha le fond.
Ses
écailles devinrent grises.
Puis
blanches.
Puis
transparentes.
Et
puis il n'y eut plus qu'un petit corps translucide.
Posé
sur le corail mort.
Comme
un secret qu'on n'aurait jamais dit.
Flamme
ne bougea pas.
Il
resta là.
Longtemps.
À
regarder le corps du petit poisson.
À
se demander combien d'autres étaient morts comme ça.
En
silence.
Sans
que personne ne voie.
Sans
que personne ne parle.
Combien
d'autres mourraient encore.
Pendant
que tout le monde nageait dans l'orange paisible.
Pendant
que tout le monde criait dans la zone rouge.
Pendant
que tout le monde tournait dans les bulles.
Combien.
Il
ne trouva pas la réponse.
Parce
qu'il n'y en avait pas.
Ou
parce que la réponse était trop grande pour être comptée.
Quand
les autres arrivèrent, ils le trouvèrent là.
Immobile.
Les
yeux fixés sur le petit corps translucide.
Silencieux.
Ils
comprirent.
Personne
ne parla.
Ils
restèrent juste là.
Tous
les neuf.
Autour
du petit poisson mort.
Témoins.
C'était
tout ce qu'ils pouvaient faire.
Être
là.
Voir.
Ne
pas laisser cette mort être silencieuse.
*
* *
Une
voix s'éleva dans l'eau grise.
Douce.
Triste. Épuisée.
— Il
n'était pas le premier.
Un
poisson orange nageait vers eux.
Exactement
de la même couleur que l'eau là-haut.
Orange
doux.
Presque
invisible dans son environnement.
— Je
suis Flamboyant, dit-il. Gardien du Cinquième Murmure.
Sa
voix était différente des autres gardiens.
Pas
mystérieuse comme celle de Saphir le Premier.
Pas
ambiguë comme celle de Rougeoyant.
Pas
terrifiante comme celle d'Ombre.
Non.
Elle
était juste... triste.
D'une
tristesse profonde.
Ancienne.
La
tristesse de celui qui a vu trop de morts silencieuses.
Flamme
le regarda.
—
Vous
êtes orange comme moi.
— Oui.
Nous sommes nés pour entendre ce que les autres n'entendent pas. Non
pas parce que c'est caché. Mais parce que c'est silencieux.
Il
désigna la zone morte.
— Tu
l'as vue ?
— Oui.
— Tu
es un des rares. La plupart nagent au-dessus. Ils voient l'eau
orange. Ils trouvent ça beau. Ils trouvent ça paisible. Ils ne
descendent jamais.
— Mais
pourquoi ? demanda Corail. Pourquoi personne ne regarde ?
Flamboyant
eut un sourire sans joie.
— Parce
que ce qui meurt lentement ne fait pas de bruit. Les Grands Courants
te montrent ce qui crie. Pas ce qui se tait. Ils te montrent la zone
rouge où tout le monde s'agite. Pas la zone grise où tout meurt en
silence.
Il
toucha doucement le petit corps translucide.
— Lui,
il est mort en silence. Comme des milliers d'autres. Comme des
millions peut-être. Mais personne n'en parle. Parce que ce n'est pas
spectaculaire. Parce que ça prend du temps. Parce que c'est
dérangeant.
Perle
demanda d'une voix tremblante :
—
Mais...
mais il y a bien des poissons qui savent ? Des poissons qui en
parlent ?
— Oh
oui. Il y en a. Beaucoup même. Ils parlent. Ils alertent. Ils
montrent. Mais leurs voix sont noyées. Dans le bruit de la zone
rouge. Dans le confort des bulles. Dans les explications simples. Ils
parlent. Mais personne n'écoute.
Il
marqua une pause.
— Sauf
toi, Flamme. Toi, tu écoutes le silence. Tu entends ce que les
autres ne disent pas. C'est ton don. Et c'est ton fardeau.
*
* *
Flamboyant
posa sa nageoire sur le front de Flamme.
«
Écoute le silence.
Ce
dont personne ne parle est souvent ce qui compte le plus. »
Le
Cinquième Murmure.
La
cinquième vérité.
Celle
qui coûte le cœur.
Flamme
sentit ces mots s'installer en lui.
Comme
une responsabilité.
Lourde.
Nécessaire.
Douloureuse.
— Mais...,
commença-t-il.
Flamboyant
attendit.
Patient.
Triste.
— Comment
on fait la différence ? Entre ce qui est important et silencieux, et
ce qui est juste... rien ?
Flamboyant
hocha la tête.
— Bonne
question. Et difficile. Très difficile. Parce que le silence peut
cacher deux choses : la vérité qu'on ne veut pas entendre, ou le
vide qu'on remplit de nos peurs. Le Sixième Murmure t'aidera. Il te
dira de toujours remonter à la source. De vérifier. Parce que le
silence peut mentir aussi.
Il
commença à s'éloigner.
— Mais
d'abord, tu dois apprendre à écouter. Vraiment écouter. Pas juste
ce qui crie. Mais ce qui se tait. Parce que ce qui se tait, parfois,
c'est la seule vérité qui compte.
Il
se retourna une dernière fois.
— Le
Premier Murmure t'a appris à vérifier. Le Deuxième à filtrer. Le
Troisième à élargir. Le Quatrième à approfondir. Le Cinquième
t'apprend à écouter ce que personne n'entend. Parce que dans le
silence, il y a souvent plus de vérité que dans tous les cris du
monde.
Et
il disparut dans l'orange doux.
Invisible.
Silencieux.
Comme
ce dont il était le gardien.
*
* *
Ils
restèrent longtemps avec le petit poisson mort.
Puis
Flamme dit doucement :
—
On
ne peut pas le laisser ici.
— Qu'est-ce
qu'on fait ? demanda Azur.
— On
l'enterre. Pas dans les coraux morts. Ailleurs. Dans un endroit où
l'eau est encore vivante. Pour qu'au moins une mort ne soit pas
silencieuse.
Ils
portèrent le petit corps.
Chacun
à tour de rôle.
Comme
un fardeau qu'on se partage.
Ils
remontèrent vers l'orange.
Puis
au-delà.
Vers
une zone où l'eau était claire.
Où
les coraux vivaient encore.
Ils
creusèrent dans le sable.
Avec
leurs nageoires.
Un
petit trou.
Juste
assez grand.
Ils
y déposèrent le petit corps.
Doucement.
Comme
on pose quelque chose de précieux.
Puis
ils recouvrirent de sable.
Personne
ne parla.
Pas
besoin de mots.
Le
silence suffisait.
Mais
cette fois, ce n'était pas le silence de l'oubli.
C'était
le silence du respect.
Flamme
posa une algue sur la tombe.
Verte.
Vivante.
— Pour
qu'on se souvienne, murmura-t-il.
*
* *
Cette
nuit-là, ils campèrent près de la tombe.
Comme
pour veiller.
Comme
pour ne pas laisser le petit poisson seul dans sa première nuit de
mort.
Flamme
ne parlait pas.
Il
regardait l'algue verte.
Il
touchait ses propres écailles orange.
Il
se demandait combien d'autres petits poissons mourraient en silence
avant qu'on n'écoute enfin.
Finalement,
Corail demanda :
—
Comment
on applique le Cinquième Murmure ?
Flamme
réfléchit longuement.
— On
se demande : de quoi personne ne parle ? Qu'est-ce qui meurt en
silence pendant que tout le monde crie ? Et puis on descend. On va
voir. On ne se contente pas de la surface orange. On va voir ce qu'il
y a en dessous.
Ombre
ajouta :
—
Le
Cinquième Murmure complète le Deuxième. Le Deuxième dit : ne
confonds pas le spectacle et l'important. Le Cinquième dit :
méfie-toi aussi du silence. Parce que le silence peut cacher
l'essentiel.
Perle
frissonna.
—
Tout
peut mentir alors. Le bruit peut mentir. Le silence peut mentir.
Comment on sait ce qui est vrai ?
Saphir
toucha son écaille déchirée.
— On
ne sait jamais avec certitude. Mais on a des outils maintenant. Cinq
Murmures. Cinq façons de chercher la vérité. Vérifier. Filtrer.
Élargir. Approfondir. Écouter. Ce n'est pas parfait. Mais c'est
mieux que rien.
Argent
demanda doucement :
—
Il
reste deux Murmures ?
— Oui,
dit Azur. Le Sixième et le Septième. Et puis l'île.
— On
y est presque, murmura Écho.
— Presque,
répéta Arcane.
Flamme
regarda l'algue verte une dernière fois.
Puis
il ferma les yeux.
Mais
il n'arrivait pas à dormir.
Parce
qu'il entendait le silence.
Le
silence de tous les petits poissons qui mouraient en ce moment même.
Le
silence de toutes les zones mortes qu'on ignorait.
Le
silence assourdissant de ce dont personne ne parlait.
Il
ouvrit les yeux.
Regarda
ses compagnons endormis.
Neuf
poissons marqués par les Murmures.
Neuf
poissons qui portaient des cicatrices.
Corail
: l'écaille grise.
Saphir
: l'écaille déchirée.
Arcane
: l'écaille bleue.
Perle
: les écailles grises des profondeurs.
Et
lui maintenant : le poids du silence.
Ce
n'était pas une cicatrice visible.
Mais
elle était là.
Dans
son cœur.
Le
poids de ce qu'il avait vu.
De
ce qu'il avait entendu.
De
ce qu'il n'avait pas pu empêcher.
Il
toucha ses écailles orange.
Elles
brillaient faiblement dans la nuit.
Comme
un coucher de soleil.
Comme
une promesse de soir tranquille.
Mais
il savait maintenant.
Il
savait que sous chaque coucher de soleil, il y avait une nuit.
Et
que dans chaque nuit, des choses mouraient en silence.
C'était
son fardeau.
Le
fardeau de ceux qui entendent ce que les autres n'entendent pas.
Il
ferma les yeux à nouveau.
Et
dans le silence de la nuit, il murmura :
— Je
me souviendrai. Je me souviendrai de toi, petit poisson. Et de tous
les autres. Je me souviendrai que vous êtes morts en silence. Et je
ferai en sorte que d'autres se souviennent aussi.
L'algue
verte frémit dans le courant.
Comme
une réponse.
Comme
un oui murmuré.
Fin
du Chapitre 5
Chapitre 6
Écho
Le Murmure des Rumeurs
L'eau
changeait encore.
Elle
devenait brillante.
Réfléchissante.
Comme
si chaque goutte contenait un miroir.
Écho
fut la première à le sentir.
Ses
écailles argentées captaient tous les reflets.
Elle
changeait constamment d'apparence selon ce qui l'entourait.
Selon
la lumière. Selon l'angle. Selon le regard des autres.
— Tu
vas bien ? demanda Jade.
Écho
hésita.
—
Je
me sens... étrange. Comme si je faisais partie de cet endroit. Comme
si l'eau me répétait à l'infini.
Plus
ils avançaient, plus l'eau devenait réfléchissante.
Bientôt,
ils ne savaient plus très bien ce qui était réel et ce qui était
reflet.
Les
images se multipliaient.
Se
répétaient.
Se
déformaient.
À
l'infini.
C'était
beau.
Et
dérangeant.
Comme
tout ce qui reflète sans créer.
*
* *
Puis
ils entendirent les voix.
Des
milliers de voix.
Qui
répétaient toutes la même chose.
— Tu
as entendu ?
—
Tu
as entendu ?
—
Tu
as entendu ?
La
même phrase.
Répétée.
Amplifiée.
Déformée
à chaque répétition.
Des
milliers de poissons argentés nageaient en cercle.
Ils
se répétaient les uns aux autres.
Encore
et encore.
Comme
si la répétition créait la vérité.
Saphir
s'approcha de l'un d'eux.
—
Qu'est-ce
que tu as entendu ?
Le
poisson se tourna vers lui, les yeux brillants d'excitation.
—
Quelque
chose d'énorme ! Quelque chose que tout le monde doit savoir ! Il
faut que tu entendes !
— Quoi
exactement ?
Le
poisson parut confus.
—
Euh...
je ne sais pas exactement. Mais tout le monde le dit ! Ça doit être
vrai !
— Qui
l'a dit en premier ?
— Quelqu'un.
Je ne sais plus qui. Mais maintenant des milliers le répètent ! Des
milliers ! Donc c'est forcément vrai !
Et
il repartit en criant :
—
Tu
as entendu ? Tu as entendu ?
Saphir
appliqua les trois questions.
Qui
parle ? Un poisson qui ne sait rien.
Qu'a-t-il
vu ? Rien.
Comment
le sait-il ? Il ne le sait pas. Il répète.
Conclusion
: c'est une rumeur.
Une
rumeur sans source.
Une
rumeur sans substance.
Mais
qui se propage quand même.
Parce
qu'elle est répétée.
*
* *
Ils
observèrent longtemps.
Argent
nota comment une rumeur naissait.
Un
poisson disait à un autre :
—
J'ai
entendu dire que le grand poisson argenté vole la nourriture des
petits.
Le
deuxième répétait à un troisième :
—
Le
grand poisson argenté vole la nourriture ! Quelqu'un l'a dit !
Le
troisième à un quatrième :
—
Le
grand poisson argenté vole la nourriture ! Tout le monde le dit !
C'est sûr !
Le
quatrième à un cinquième :
—
Le
grand poisson argenté est un voleur ! C'est prouvé ! Des milliers
le disent !
En
moins d'une heure, des milliers de poissons répétaient :
—
Le
grand poisson argenté est dangereux ! Évitez-le ! C'est certain !
Écho
écoutait, fascinée.
Ses
écailles captaient tous les reflets.
Tous
les mots.
Toutes
les répétitions.
Et
sans s'en rendre compte, elle répéta :
—
Le
grand poisson argenté est dangereux.
Un
poisson à côté d'elle sursauta.
—
C'est
vrai ? Tu le sais ?
Écho
hésita.
—
Euh...
tout le monde le dit.
—
Alors
c'est vrai !, dit le poisson. Il faut prévenir les autres !
Et
il partit en criant :
—
Le
grand poisson argenté est dangereux ! Écho l'a dit ! Elle l'a
confirmé !
Écho
ouvrit la bouche pour protester.
Mais
c'était trop tard.
La
rumeur s'était déjà propagée.
Amplifiée.
Déformée.
— Écho
a vu le grand poisson argenté voler de la nourriture !
—
Écho
dit qu'il est dangereux !
—
Écho
l'a confirmé !
Elle
n'avait rien vu.
Elle
n'avait rien confirmé.
Elle
avait juste répété.
Comme
elle faisait toujours.
Répéter
pour comprendre.
Mais
cette fois, sa répétition s'était transformée en vérité.
Pour
les autres.
Une
vérité qui n'en était pas une.
*
* *
Le
lendemain, ils trouvèrent le grand poisson argenté.
Il
nageait seul.
À
l'écart.
Ses
écailles, autrefois brillantes, étaient ternes.
Saphir
s'approcha.
—
Bonjour.
Le
grand poisson sursauta.
Ses
yeux étaient rouges.
Comme
s'il avait pleuré.
— Partez,
murmura-t-il. Partez avant que je vous fasse du mal. C'est ce qu'on
dit, non ? Que je suis dangereux.
— Qui
dit ça ?
— Tout
le monde. Des milliers de poissons. Ils disent que je vole la
nourriture des petits. Que je suis un voleur. Un monstre. Ils disent
qu'une certaine Écho l'a confirmé.
Écho
sentit son cœur se glacer.
— C'est
vrai ? demanda Saphir doucement.
Le
grand poisson éclata en sanglots.
—
Non.
Non, ce n'est pas vrai. Je n'ai jamais volé personne. Je... je
partage toujours ce que je trouve. Mais maintenant, tout le monde me
fuit. Tout le monde me regarde comme si j'étais un monstre. Et je ne
sais même pas pourquoi. Je ne sais même pas qui a commencé ça.
Il
regarda Écho.
— C'était
toi ? Tu as dit que j'étais dangereux ?
Écho
ouvrit la bouche.
Aucun
son ne sortit.
Ses
écailles argentées reflétaient le visage du grand poisson.
Sa
douleur.
Sa
confusion.
Sa
solitude.
— Je...
je n'ai pas dit... je veux dire... j'ai juste répété ce que...
Elle
s'arrêta.
Parce
qu'elle venait de comprendre.
Elle
avait répété.
Sans
vérifier.
Sans
remonter à la source.
Et
sa répétition avait détruit quelqu'un.
— Je
suis désolée, murmura-t-elle. Je suis tellement désolée.
Le
grand poisson la regarda longuement.
— Désolée
? Tu es désolée ? Ça ne change rien. Tout le monde croit encore
que je suis un monstre. Parce que tu as répété. Parce que tu as
confirmé. Et maintenant, je suis seul. Pour toujours peut-être.
Il
s'éloigna.
Lentement.
Les
écailles ternes.
La
tête basse.
Écho
le regarda partir.
Elle
voulut le rappeler.
S'excuser
encore.
Réparer.
Mais
Saphir posa sa nageoire sur son épaule.
—
Laisse-le.
Tu as déjà fait assez de mal.
Ces
mots tombèrent comme des pierres.
*
* *
Écho
ne parla plus pendant deux jours.
Elle
nageait à l'arrière.
Seule.
Ses
écailles argentées ne réfléchissaient plus rien.
Elles
étaient devenues grises.
Comme
si la honte avait éteint leur brillance.
Les
autres essayèrent de lui parler.
Corail
s'approcha :
—
Écho,
ce n'est pas ta faute. Tu ne savais pas.
Mais
Écho secoua la tête.
—
Si.
Je savais. Je savais que je répétais. Je savais que je ne vérifiais
pas. Mais j'ai répété quand même. Parce que c'est ce que je fais.
Répéter. Toujours répéter.
Perle
essaya :
—
On
fait tous des erreurs.
— Ce
n'est pas une erreur. C'est une destruction. J'ai détruit quelqu'un
avec mes mots. Des mots que je n'ai même pas vérifiés.
Le
soir du deuxième jour, elle s'approcha de Saphir.
—
Comment
je répare ?
Saphir
toucha son écaille déchirée.
—
Tu
ne peux pas. Pas complètement. Une rumeur, ça ne se défait pas.
Même si tu cries la vérité, certains croiront toujours au
mensonge. Parce que le mensonge est arrivé en premier.
— Alors
je ne peux rien faire ?
— Tu
peux essayer. Retourner. Dire la vérité. Encore et encore. Mais ça
ne suffira peut-être pas.
Écho
baissa les yeux.
—
C'est
mon prix alors. Ma cicatrice. Savoir que j'ai détruit quelqu'un.
— Oui.
Chacun de nous porte une cicatrice. La tienne sera celle-là.
*
* *
Au
centre de la zone argentée apparut un poisson extraordinaire.
Argenté
comme du mercure.
Ses
écailles étaient des miroirs parfaits.
— Je
suis Écho, dit-elle. Gardienne du Sixième Murmure.
Sa
voix était froide.
Impitoyable.
Comme
quelqu'un qui a vu trop de mensonges se propager.
La
jeune Écho s'approcha, tremblante.
—
Vous...
vous avez vu ce que j'ai fait ?
— Oui.
Tu as répété sans vérifier. Tu as amplifié une rumeur. Tu as
détruit quelqu'un.
— Je
suis désolée.
— Être
désolée ne suffit pas. Il faut comprendre. Il faut apprendre.
Sinon, tu recommenceras.
Elle
désigna les milliers de poissons qui répétaient.
— Tu
les vois ? Ils répètent. Encore et encore. Ils croient que la
répétition crée la vérité. Mais la répétition ne crée que
l'illusion de la vérité. Une rumeur répétée mille fois reste une
rumeur. Pas une vérité.
— Comment
on fait la différence ?
— On
remonte à la source. Toujours. Sans exception.
*
* *
La
gardienne Écho prit la jeune Écho à l'écart.
—
Regarde
cette rumeur, dit-elle en désignant un groupe de poissons.
Ils
répétaient :
—
L'eau
va devenir toxique !
— Maintenant,
remonte à la source. Demande à chacun : qui te l'a dit ?
La
jeune Écho obéit.
—
Qui
t'a dit que l'eau va devenir toxique ?
— Celui-là,
dit le premier poisson.
Elle
demanda au deuxième :
—
Qui
te l'a dit ?
— Celui-là.
Elle
remonta ainsi.
De
poisson en poisson.
Pendant
une heure.
Finalement,
elle arriva à un poisson qui dit :
—
Euh...
je crois que je l'ai rêvé. Ou imaginé. Je ne sais plus. Mais
maintenant tout le monde le dit, donc c'est vrai, non ?
La
jeune Écho revint vers la gardienne.
—
La
source... c'est un rêve. Ou une invention. Rien de solide.
— Exactement.
Et pourtant, des milliers y croient. Parce qu'ils n'ont jamais
remonté à la source. Parce qu'ils ont cru que la répétition
garantissait la vérité.
Elle
posa sa nageoire sur le front de la jeune Écho.
«
Ce que tout le monde répète n'est pas forcément vrai.
Remonte
toujours à la source. »
Le
Sixième Murmure.
La
sixième vérité.
Celle
qui coûte une réputation.
Celle
qui blesse quelqu'un qu'on ne connaît même pas.
La
jeune Écho sentit ces mots entrer en elle.
Elle
comprit soudain son rôle.
Réfléchir.
Pas pour amplifier.
Mais
pour vérifier.
— Mais...,
commença-t-elle.
La
gardienne attendit.
— Si
je remonte toujours à la source, si je vérifie tout... la plupart
des sources sont faibles. Imparfaites. Incertaines. Je ne croirai
plus rien.
— Non.
Tu ne croiras plus aveuglément. Tu croiras avec discernement.
Remonter à la source ne garantit pas la vérité. Mais ça filtre le
mensonge. Et c'est déjà beaucoup.
Elle
commença à s'éloigner.
— Ne
crois pas ce qui est répété. Crois ce qui est vérifié. La
viralité n'est pas la vérité. Un million de répétitions ne
transforment pas un mensonge en vérité.
Et
elle disparut dans les reflets.
*
* *
Cette
nuit-là, Écho ne dormit pas.
Elle
nageait en rond.
Pensant
au grand poisson argenté.
À
ses yeux rouges.
À
sa solitude.
À
sa douleur.
Finalement,
elle prit une décision.
Elle
retourna vers la zone des répétitions.
Les
poissons répétaient encore :
—
Le
grand poisson argenté est dangereux !
Écho
prit une grande inspiration.
—
NON
!, cria-t-elle.
Tous
les poissons se turent.
— Ce
n'est pas vrai. Je l'ai dit. Mais je me suis trompée. Je n'avais
rien vérifié. J'ai juste répété. Et j'ai menti. Le grand poisson
argenté n'est pas dangereux. C'est juste... un grand poisson
argenté. Comme nous tous.
Silence.
Puis
un poisson dit :
—
Mais
tout le monde dit qu'il est dangereux.
— Tout
le monde répète. Ce n'est pas pareil que savoir. Je vous demande de
ne plus répéter. Je vous demande de vérifier. Et si vous ne pouvez
pas vérifier, ne répétez pas.
Certains
poissons hochèrent la tête.
D'autres
repartirent répéter.
Parce
que certains préfèrent le mensonge confortable à la vérité
inconfortable.
Mais
quelques-uns s'arrêtèrent.
Et
c'était déjà ça.
Écho
revint vers ses compagnons.
Ses
écailles argentées brillaient à nouveau.
Mais
pas comme avant.
Il
y avait une terne au milieu.
Comme
une cicatrice.
Le
rappel de ce qu'elle avait fait.
— Tu
as bien fait, dit Saphir doucement.
— Ça
ne répare pas complètement.
— Non.
Mais c'est un début. Et parfois, c'est tout ce qu'on peut faire.
Commencer à réparer. Même si ça prend toute une vie.
Écho
hocha la tête.
Elle
regarda ses compagnons.
Neuf
poissons marqués.
Neuf
cicatrices différentes.
Neuf
leçons douloureuses.
Mais
ils continuaient.
— Il
reste un Murmure, dit-elle doucement.
— Oui,
répondit Azur. Le dernier. Le plus difficile peut-être.
— Pourquoi
le plus difficile ?
— Parce
que les six premiers concernent les autres. Le septième nous
concerne nous-mêmes.
Ils
s'endormirent.
Tous
sauf Écho.
Elle
resta éveillée.
À
écouter les échos mourir dans l'eau.
À
se promettre que plus jamais elle ne répéterait sans vérifier.
Que
plus jamais elle ne serait le miroir des mensonges des autres.
Ses
écailles reflétaient la lune.
Et
au centre, la cicatrice terne.
Le
prix du Sixième Murmure.
Le
rappel permanent qu'un mot peut détruire.
Et
que la répétition peut tuer aussi sûrement qu'une mâchoire.
Fin du Chapitre 6
Chapitre 7
Mirage
Le Murmure des Biais
Ils
nagèrent encore.
Six
Murmures derrière eux.
Des
cicatrices partout.
Corail
touchait son écaille grise.
Saphir
son écaille déchirée.
Arcane
son écaille bleue.
Perle
ses écailles grises des profondeurs.
Flamme
le poids du silence.
Écho
la tache terne au centre de ses écailles argentées.
Ils
étaient marqués.
Tous.
Et
fatigués.
Pas
la fatigue du corps.
La
fatigue de l'esprit.
La
fatigue de douter.
La
fatigue de vérifier.
La
fatigue de voir.
— Parfois,
murmura Perle un soir, j'ai juste envie de suivre le courant.
D'arrêter de réfléchir. De croire sans vérifier. De vivre sans
peser chaque mot.
Personne
ne répondit.
Parce
que tout le monde ressentait la même chose.
Le
discernement avait un prix.
Ils
le savaient depuis le début.
Mais
ils n'avaient pas mesuré à quel point ce prix était lourd.
Quotidien.
Permanent.
*
* *
L'eau
changea encore.
Elle
devenait dorée.
Pas
comme l'or qu'on désire.
Comme
l'or qui rassure.
Chaude.
Confortable.
Douce.
C'était
la première fois depuis longtemps que l'eau leur semblait...
agréable.
— C'est
bon, soupira Argent en fermant les yeux.
Ses
écailles brillaient dans l'eau dorée.
Plus
que jamais.
Comme
s'il était enfin chez lui.
— Trop
bon, dit Saphir.
Son
ton était dur.
Presque
cassant.
Argent
ouvrit les yeux.
—
Quoi
?
— Chaque
fois qu'une eau est trop agréable, c'est un piège. Tu devrais le
savoir maintenant.
Argent
sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
—
Je
sais. Je dis juste que c'est agréable. C'est interdit maintenant ?
— Non.
Mais c'est suspect.
Silence
tendu.
Azur
s'interposa doucement :
—
On
est tous fatigués. Ne nous disputons pas.
Mais
Argent regardait Saphir.
Et
dans ses yeux verts, il voyait quelque chose qu'il avait toujours
senti.
Depuis
le début.
Depuis
le premier jour.
De
la méfiance.
Pas
envers le monde.
Envers
lui.
*
* *
Plus
ils avançaient dans l'eau dorée, plus Argent brillait.
C'était
involontaire.
Ses
écailles captaient la lumière.
Le
reflet.
L'or.
Et
malgré tout ce qu'il avait appris, malgré le Poisson-Pêcheur,
malgré les Murmures, il aimait ça.
Il
aimait briller.
C'était
sa nature.
Sa
faille.
Son
piège permanent.
— Regarde,
murmura Ombre à Flamme.
Flamme
regarda.
Argent
nageait un peu à l'écart.
Ses
écailles scintillaient.
Et
sur son visage, il y avait quelque chose qui ressemblait à du
bonheur.
— Il
est encore attiré, dit Flamme doucement.
— Oui.
— Même
après tout ça.
— Surtout
après tout ça. Parce que c'est fatigant de résister. Alors quand
l'eau lui dit qu'il peut briller sans danger, il veut y croire. Il
veut tellement y croire.
Saphir,
qui avait entendu, s'approcha d'Argent.
— Argent.
— Quoi
?
La
voix d'Argent était sur la défensive.
— Tu
brilles beaucoup.
— Et
alors ?
— C'est
dangereux. Tout ce qui brille ici...
— Tout
ce qui brille PARTOUT, coupa Argent. Selon toi, tout ce qui brille
est suspect. Tout ce qui est beau est un piège. Tout ce qui plaît
est dangereux.
— Oui,
dit Saphir fermement.
Argent
explosa.
— Tu
sais quoi, Saphir ? Depuis le début, tu me regardes comme si j'étais
un problème. Comme si mes écailles brillantes étaient une menace.
Comme si j'allais trahir le groupe à la première occasion. Et tu
sais pourquoi ? Pas parce que j'ai fait quelque chose. Mais parce que
je brille. C'est ça ton problème.
Saphir
ouvrit la bouche.
La
referma.
Parce
qu'Argent avait raison.
*
* *
Ils
continuèrent en silence.
Tendus.
L'eau
dorée les enveloppait comme un cocon.
Puis
ils arrivèrent dans une zone étrange.
Chacun
voyait quelque chose de différent.
Perle
voyait de l'eau pure. Cristalline. Parfaite.
Corail
voyait de l'eau sûre. Sans danger. Protégée.
Saphir
voyait de l'eau simple. Claire. Sans ambiguïté.
Arcane
voyait toutes les couleurs. Toutes les perspectives. Toutes d'accord.
Chacun
voyait ce qu'il voulait voir.
Ce
qui confirmait ce qu'il croyait déjà.
Ce
qui flattait ses propres biais.
— C'est
magnifique, murmura Perle.
— Non,
dit Azur. C'est un piège.
— Comment
tu le sais ?
— Parce
que c'est trop parfait. Trop confortable. Trop... nous.
Flamme
ferma les yeux.
Écouta.
Et
dans le silence, il entendit quelque chose.
— Il
y a quelqu'un, dit-il.
*
* *
Au
loin, ils virent un groupe de poissons.
Cinq
ou six.
Ils
nageaient faiblement.
Leurs
écailles étaient ternes.
Ils
semblaient blessés.
— Aidez-nous,
appelèrent-ils.
Les
neuf compagnons s'arrêtèrent.
Saphir
appliqua immédiatement les questions.
Qui
parle ? Des poissons inconnus.
Qu'ont-ils
vu ? Rien encore.
Comment
le sait-on ? On ne le sait pas.
— C'est
un piège, dit-il.
— Comment
tu le sais ? demanda Corail.
— Parce
que c'est trop évident. Des poissons en détresse dans une zone
dorée qui nous montre ce qu'on veut voir ? C'est le piège parfait.
Nous faire croire qu'on peut aider. Nous attirer. Et nous piéger.
Perle
hésita.
—
Mais...
et s'ils ont vraiment besoin d'aide ?
— Alors
c'est dommage pour eux, dit Saphir froidement. Mais on a appris à ne
pas croire ce qui semble évident. On a appris à douter. À
vérifier. Et là, je doute.
Argent
les regarda.
—
Donc
on les abandonne ?
— Oui.
— Juste
parce que tu doutes ?
— Juste
parce que JE VÉRIFIE, corrigea Saphir. Le Premier Murmure : ne crois
que ce qui peut être vérifié. Ici, on ne peut rien vérifier. Donc
on part.
Les
poissons en détresse appelaient encore :
—
S'il
vous plaît... aidez-nous... on va mourir...
Flamme
sentit son cœur se serrer.
Mais
il ne dit rien.
Parce
que Saphir avait peut-être raison.
Ils
partirent.
Tous
les neuf.
Laissant
les poissons derrière eux.
Laissant
leurs appels s'éteindre dans l'eau dorée.
*
* *
Deux
heures plus tard, ils croisèrent un groupe de poissons différent.
— Vous
avez vu les cinq rescapés ? demanda l'un d'eux.
— Les
rescapés ? répéta Saphir.
— Oui.
Cinq poissons qui ont échappé au Poisson-Pêcheur. Ils sont
blessés. Ils cherchent de l'aide. Vous ne les avez pas vus ? On les
cherche partout.
Silence.
Un
silence de plomb.
Corail
sentit son sang se glacer.
—
Ils...
ils étaient vraiment en détresse ?
— Bien
sûr ! Pourquoi ?
Saphir
ne répondit pas.
Il
se retourna.
Nageant
déjà vers l'endroit où ils avaient laissé les cinq poissons.
Les
autres le suivirent.
Le
cœur battant.
La
peur au ventre.
Quand
ils arrivèrent, il était trop tard.
Les
cinq poissons étaient là.
Immobiles.
Leurs
écailles devenues grises.
Morts.
Morts
parce que personne n'était venu.
Morts
parce qu'ils avaient douté.
Morts
parce qu'ils avaient vérifié.
Morts
parce qu'ils avaient été trop prudents.
Corail
s'effondra.
—
Non...
non... non...
Perle
tremblait.
Flamme
ne pouvait pas parler.
Et
Saphir regardait les cinq corps.
Ses
yeux verts remplis d'une horreur qu'il n'avait jamais connue.
— C'est
moi, murmura-t-il. C'est ma faute.
— Non,
dit Argent d'une voix brisée. C'est nous. Nous tous. On a appris à
douter. Et on a tellement bien appris qu'on ne sait plus faire
confiance. Même quand c'est réel.
*
* *
Une
voix s'éleva dans l'eau dorée.
Douce.
Triste. Mais pas surprise.
— Vous
avez compris.
Un
poisson apparut.
Il
changeait de forme à chaque seconde.
Doré.
Puis brun. Puis argenté. Puis transparent.
Impossible
à fixer.
Impossible
à définir.
— Je
suis Mirage, dit-il. Gardien du Septième Murmure.
Saphir
le regarda avec une rage qu'il n'avait jamais ressentie.
—
Vous
saviez.
— Oui.
— Vous
saviez qu'ils allaient mourir.
— Oui.
— Et
vous n'avez rien fait.
Mirage
le regarda longuement.
—
Non.
Parce que c'était votre leçon. Pas la leur. Ils sont morts pour que
vous compreniez.
Corail
hurla :
—
COMPRENDRE
QUOI ?!
Mirage
ne cilla pas.
—
Que
le discernement sans compassion devient de la cruauté. Que la
vérification sans humanité devient de l'indifférence. Que vous
êtes devenus exactement ce que vous combattiez : aveugles.
Silence.
— Pas
aveugles par croyance, continua Mirage. Aveugles par méfiance. C'est
pire. Parce que vous croyez être lucides alors que vous êtes
juste... fermés.
Saphir
baissa la tête.
—
Alors
on a tout faux.
— Non,
dit Mirage doucement. Vous avez appris six Murmures. Ils sont tous
vrais. Mais incomplets. Le Septième complète les six autres. Sans
lui, les six premiers deviennent des prisons.
*
* *
Mirage
se tourna vers Saphir.
—
Tu
as un biais.
Saphir
releva la tête.
—
Je
sais. Contre les brillants. Argent l'a dit.
— Pourquoi
ce biais ?
Saphir
hésita.
—
Parce
que... parce que les brillants attirent les pièges. Le
Poisson-Pêcheur brillait. La zone rouge brillait. Tout ce qui nous a
fait mal brillait.
— Donc
tu as décidé que tout ce qui brille est dangereux.
— Oui.
— Et
Argent brille.
— Oui.
— Donc
Argent est dangereux.
Saphir
ne répondit pas.
Mirage
continua implacablement :
—
Tu
l'as jugé dès le premier jour. Pas parce qu'il avait fait quelque
chose. Mais parce qu'il brillait. Tu as créé une règle dans ta
tête : « Ce qui brille est suspect. » Et tu l'as appliquée. Sans
vérifier. Sans écouter. Sans voir qui il était vraiment.
Saphir
regarda Argent.
Argent
le regardait aussi.
Ses
yeux brillaient de larmes.
— Je
suis désolé, murmura Saphir.
Sa
voix se brisa.
— Je
suis tellement désolé. Tu as raison. Depuis le début, je te
regardais comme un problème. Pas parce que tu en étais un. Mais
parce que mes écailles sont brunes et les tiennes sont argentées.
Parce que je ne brille pas et toi oui. C'était... c'était juste de
la jalousie. Et de la peur.
Argent
ne dit rien.
Il
s'approcha de Saphir.
Posa
sa nageoire sur son épaule.
— Je
sais, dit-il doucement. Et moi aussi j'ai un biais. Je suis encore
attiré par ce qui brille. Même après tout ça. Même après le
Poisson-Pêcheur. C'est ma nature. Ma faille. Je ne peux pas la
changer. Juste... la surveiller.
Ils
restèrent là.
Deux
poissons marqués par leurs propres biais.
Deux
poissons qui venaient de comprendre que personne n'est neutre.
Que
tout le monde a des angles morts.
Même
ceux qui croient voir.
*
* *
Mirage
les regarda tous.
Neuf
poissons brisés.
Neuf
poissons qui venaient de commettre l'erreur la plus grave.
Neuf
poissons qui avaient tué par excès de lucidité.
— Vous
êtes prêts ? demanda-t-il.
Personne
ne répondit.
Mirage
posa sa nageoire sur le front d'Argent.
Puis
sur celui de Saphir.
Puis
sur chacun d'eux.
«
Méfie-toi de ce qui flatte tes croyances.
La
vérité ne cherche pas à te plaire. »
Le
Septième Murmure.
La
septième vérité.
La
plus difficile.
Celle
qui coûte cinq vies.
— Mais...,
commença Perle.
Mirage
attendit.
— Si
on doit se méfier de tout ce qui flatte nos croyances... alors on
doit se méfier de nous-mêmes. De nos propres jugements. De nos
propres certitudes. On ne peut plus être sûrs de rien.
— Exactement,
dit Mirage.
Il
marqua une pause.
— Les
six premiers Murmures vous ont appris à douter du monde. Le Septième
vous apprend à douter de vous-mêmes. C'est le plus dur. Parce qu'on
croit toujours qu'on est lucide. Qu'on voit clair. Qu'on est
au-dessus des biais. Mais personne ne l'est. Personne.
Saphir
toucha son écaille déchirée.
—
Alors
comment on fait ? Comment on vit si on ne peut même plus se faire
confiance ?
Mirage
sourit tristement.
—
On
s'entoure d'autres. On écoute ceux qui ne pensent pas comme nous. On
cherche activement ce qui nous contredit. Et surtout : on accepte
qu'on va se tromper. Encore. Et encore. Parce qu'être humain, c'est
être faillible.
Il
commença à s'éloigner.
Puis
il s'arrêta.
Se
retourna.
— Ah,
et une dernière chose. Je me suis trompé aussi.
— Quoi
? sursauta Ombre.
— Je
pensais que vous étiez prêts pour cette leçon. Mais vous ne
l'étiez pas. J'ai laissé cinq poissons mourir pour une leçon qui
aurait pu être enseignée autrement. J'ai eu tort. Les gardiens ne
sont pas infaillibles non plus. On se trompe. Moi aussi.
Et
il disparut.
Laissant
les neuf avec le poids de leur erreur.
Et
la révélation que même les maîtres se trompent.
*
* *
Ils
enterrèrent les cinq poissons.
Comme
ils avaient enterré le petit poisson de Flamme.
Avec
soin.
Avec
respect.
Avec
une culpabilité qui ne partirait jamais.
Puis
ils restèrent là.
Assis
en cercle.
Autour
des cinq tombes.
Personne
ne parlait.
Finalement,
Azur murmura :
—
On
est devenus ce qu'on combattait.
— Oui,
dit Ombre.
— On
était si sûrs d'avoir raison.
— Oui.
— Et
on a tué.
Silence.
Corail
pleurait.
—
Comment
on continue après ça ?
Flamme
posa sa nageoire sur son épaule.
—
On
continue en se souvenant. En portant ça. En ne l'oubliant jamais.
Parce que si on oublie, on recommencera.
Perle
toucha ses écailles grises.
—
Sept
Murmures. Sept cicatrices. Mais celle-là... celle-là on la porte
tous.
— Oui,
dit Saphir. Celle-là, on la porte ensemble.
Ils
restèrent là toute la nuit.
À
veiller.
À
se souvenir.
À
porter le poids de ce qu'ils avaient fait.
Et
au matin, quand ils repartirent, chacun portait une nouvelle
cicatrice.
Invisible.
Mais
permanente.
La
cicatrice de ceux qui ont appris que même la lucidité peut tuer.
Fin
du Chapitre 7
Chapitre 8
L'Île aux Sept Murmures
Ils
nagèrent encore trois jours.
En
silence.
Portant
le poids de ce qu'ils avaient fait.
Puis,
au matin du quatrième jour, ils la virent.
L'île.
Elle
émergeait de la brume comme un rêve.
Pas
grande.
Pas
spectaculaire.
Juste
une île.
Avec
des rochers gris et quelques algues vertes.
— C'est
ça ? murmura Corail.
Personne
ne répondit.
Ils
s'approchèrent lentement.
Comme
si l'île pouvait disparaître si on nageait trop vite.
Comme
si tout ça n'était qu'un mirage de plus.
Mais
l'île restait là.
Solide.
Réelle.
Ils
posèrent leurs nageoires sur le sable.
Neuf
poissons marqués.
Neuf
poissons qui avaient nagé contre le courant.
Neuf
poissons qui avaient perdu un dixième en route.
Neuf
poissons qui venaient de tuer par excès de lucidité.
Voilà.
Ils
étaient arrivés.
*
* *
L'île
était vide.
Pas
de palais.
Pas
de gardiens réunis.
Pas
de trésor caché.
Juste
une plaque de pierre.
Gravée.
Saphir
s'approcha.
Lut
les mots à voix haute :
«
Vous avez nagé contre le courant.
C'est
déjà une victoire. »
Silence.
Puis
Corail explosa.
— C'EST
TOUT ?!
Sa
voix résonna sur les rochers.
— On
a nagé pendant des semaines ! On a perdu Jade ! On a failli perdre
Perle ! On a TUÉ cinq poissons ! Et tout ce qu'on trouve c'est...
c'est une PIERRE avec une phrase ?!
Perle
s'effondra.
—
Je
ne comprends pas.
Argent
frappa le sol de sa nageoire.
—
Il
n'y a rien. L'île est vide. Tout ça pour rien.
Flamme
regardait la pierre.
—
Peut-être
que c'est ça, la leçon. Qu'il n'y a rien. Que la vérité n'existe
pas. Qu'on a cherché pour rien.
— NON
!, cria Saphir.
Il
tremblait.
— Non.
Ce n'est pas possible. Pas après tout ça. Pas après ce qu'on a
sacrifié. Ce qu'on a perdu. Ce qu'on a fait. Il DOIT y avoir quelque
chose.
Mais
il n'y avait rien.
Que
le silence.
Et
la pierre.
Et
neuf poissons brisés.
*
* *
Une
voix ancienne s'éleva derrière eux.
— Qu'est-ce
que vous cherchiez ?
La
tortue.
Celle
qui leur avait parlé au début.
Celle
qui leur avait dit que l'île existait.
Saphir
se retourna, furieux.
—
Vous
nous avez menti.
— Non,
dit la tortue calmement. Je vous ai dit la vérité. L'île existe.
Vous y êtes.
— Mais
il n'y a rien ici !
— Parce
que vous cherchez une chose. Un lieu. Un trésor. Mais l'île n'est
pas un lieu.
Elle
s'approcha.
Ses
yeux anciens les regardaient un par un.
— L'île,
c'était le voyage. Les sept gardiens, c'étaient les leçons. Les
Sept Murmures, c'est ce que vous portez maintenant. En vous. Gravé
dans vos écailles. Gravé dans vos cœurs.
Ombre
secoua la tête.
—
Donc
tout ça pour apprendre sept phrases ?
— Non,
dit la tortue. Pour devenir quelque chose que vous n'étiez pas. Pour
comprendre ce que les autres ne voient pas. Pour porter ce que les
autres ne peuvent pas porter.
Elle
toucha les écailles de chacun d'eux.
L'écaille
grise de Corail s'illumina brièvement.
L'écaille
déchirée de Saphir.
L'écaille
bleue d'Arcane.
Les
écailles grises de Perle.
Toutes
les cicatrices brillèrent un instant.
— Vous
voyez ? dit la tortue. Les Murmures ne sont pas dans votre tête. Ils
sont dans vos corps. Dans vos blessures. Dans ce que vous avez perdu
pour les apprendre.
*
* *
La
tortue s'assit sur un rocher.
— La
vraie question n'est pas « Qu'est-ce que l'île nous donne ? »
La
vraie question est « Qu'est-ce qu'on va faire maintenant ? »
Silence.
— Vous
ÊTES l'île maintenant, continua-t-elle. Vous êtes les porteurs.
Les gardiens ne vivront pas éternellement. Un jour, il faudra
d'autres poissons pour transmettre. Et ces poissons, ce sera vous.
Perle
frissonna.
—
Mais
on a échoué. On a tué cinq poissons. Comment on pourrait enseigner
quoi que ce soit ?
La
tortue la regarda longuement.
— Justement
parce que vous avez échoué. Ceux qui n'ont jamais échoué ne
peuvent rien enseigner. Ils ne connaissent que la théorie. Vous,
vous connaissez le prix. Le vrai prix.
Elle
marqua une pause.
— La
troisième voie, ce n'est pas un modèle parfait. Ce n'est pas une
recette. C'est un équilibre fragile entre le doute et la confiance.
Entre la lucidité et l'humanité. Entre voir et vivre. Et cet
équilibre, vous devrez le chercher tous les jours. Pour toujours.
Flamme
demanda doucement :
—
Et
si on se trompe encore ?
— Vous
vous tromperez, dit la tortue. C'est certain. Mais vous saurez que
vous vous êtes trompés. Et ça, c'est déjà beaucoup.
*
* *
Ils
restèrent sur l'île trois jours.
À
réfléchir.
À
parler.
À
pleurer aussi.
Le
troisième soir, Saphir prit la parole.
— Je
veux retourner.
— Retourner
où ? demanda Azur.
— Vers
les cinq poissons qu'on a abandonnés. Vers leur famille. Pour leur
dire ce qu'on a fait. Pour s'excuser. Pour... je ne sais pas. Mais je
ne peux pas rentrer sans avoir essayé de réparer.
Corail
hocha la tête.
—
Moi
aussi.
Un
par un, tous acquiescèrent.
— Mais...,
commença Perle.
— Oui
?
— On
ne pourra pas les ramener. Ils sont morts. On ne pourra pas réparer
complètement. Au mieux, on apportera... quoi ? Une excuse ? Des
regrets ?
— Oui,
dit Saphir. C'est tout ce qu'on peut faire. Une excuse imparfaite.
Des regrets sincères. Et la promesse de ne jamais oublier.
La
tortue les regardait.
Elle
sourit.
— Vous
avez compris, dit-elle doucement. La troisième voie, ce n'est pas la
perfection. C'est l'effort malgré l'imperfection. C'est agir même
quand on sait qu'on ne réussira pas complètement.
*
* *
Ils
repartirent.
Les
neuf.
Nageant
contre le courant à nouveau.
Mais
différents maintenant.
Le
voyage de retour dura moins longtemps.
Ils
connaissaient le chemin.
Ils
savaient où étaient les pièges.
Ils
nageaient avec assurance.
Mais
pas avec orgueil.
Ils
arrivèrent dans la zone où ils avaient laissé les cinq poissons.
Les
tombes étaient encore là.
Marquées
par des algues qu'ils avaient posées.
Autour,
une dizaine de poissons nageaient.
En
deuil.
Cherchant
encore.
Espérant
encore.
Saphir
s'approcha.
— Nous...
nous les avons trouvés, dit-il.
Un
vieux
poisson se retourna.
—
Mon
fils. Vous avez trouvé mon fils ?
Saphir
baissa la tête.
—
Oui.
Mais... nous sommes arrivés trop tard. Ils étaient déjà... ils
étaient déjà partis.
La
vieille poissonne sembla se briser.
Puis
Corail s'avança.
—
Ce
n'est pas ça. Ce n'est pas toute la vérité.
— Quoi
?
Corail
tremblait.
Mais
elle continua :
— On
les a vus. Avant qu'ils ne meurent. Ils ont appelé à l'aide. Et
on... on ne les a pas aidés. On a cru que c'était un piège. On a
douté. Et on est partis. Et ils sont morts parce qu'on les a
abandonnés.
Silence.
La
vieille poissonne les regardait.
Ses
yeux remplis de quelque chose qu'ils ne surent pas nommer.
De
la colère ? De la tristesse ? Du mépris ?
— Pourquoi
vous me dites ça ? demanda-t-elle finalement.
Saphir
releva la tête.
—
Parce
que vous méritez la vérité. Même si elle fait mal. Même si elle
nous condamne. Votre fils est mort par notre faute. Et on portera ça
pour toujours.
La
vieille poissonne le regarda longuement.
Puis
elle dit doucement :
—
Merci
de me l'avoir dit. Au moins, je sais. Au moins, il ne sera pas mort
dans l'oubli.
Et
elle nagea vers les tombes.
*
* *
Ils
restèrent encore deux jours.
Aidant
les familles.
Racontant
ce qu'ils savaient.
Portant
le poids de leur faute.
Puis
ils repartirent.
Au
bout d'une semaine, ils arrivèrent près de leur récif d'origine.
Là
où tout avait commencé.
Là
où la tortue leur avait parlé.
Là
où ils étaient dix.
— On
rentre ? demanda Argent.
Saphir
regarda le récif.
Puis
ses compagnons.
— On
ne peut pas rester ensemble, dit-il doucement. Pas pour toujours.
— Pourquoi
? demanda Corail.
— Parce
que si on reste ensemble, on deviendra une bulle. Une nouvelle bulle.
Celle de ceux qui savent. Celle de ceux qui ont compris. On doit se
disperser. Pour transmettre. Un par un. À côté des autres. Comme
le Petit Poisson Rouge.
Silence.
Puis
Azur hocha la tête.
—
Il
a raison.
Perle
pleurait.
—
Mais
je ne veux pas vous perdre. On a déjà perdu Jade. Je ne veux pas
perdre vous aussi.
Flamme
la serra contre lui.
—
Tu
ne nous perds pas. On se disperse. C'est différent. On sera partout.
Dans toutes les zones. À transmettre. Chacun à sa manière.
Ils
se regardèrent.
Neuf
poissons qui s'étaient trouvés.
Neuf
poissons qui allaient se séparer.
Pour
que dix deviennent cent.
Et
cent deviennent mille.
Un
par un, ils partirent.
Corail
vers la zone rouge.
Arcane
vers les bulles.
Ombre
vers les profondeurs.
Flamme
vers les silences.
Écho
vers les rumeurs.
Argent
vers ceux qui brillent.
Perle
vers ceux qui cherchent.
Azur
vers ceux qui écoutent.
Et
Saphir resta.
À
l'endroit où tout avait commencé.
Pour
attendre les prochains.
Ceux
qui resteraient éveillés.
Épilogue
Cent poissons éveillés
Des
cycles passèrent.
Les
eaux changèrent.
Les
récifs se transformèrent.
Les
neuf poissons ne nagèrent plus jamais ensemble.
Mais
chacun transmit.
À
sa manière.
Dans
sa zone.
*
* *
Saphir
enseigna à poser des questions.
Pas
à tout le monde.
Juste
à ceux qui restaient éveillés quand les autres s'endormaient.
Il
gardait son écaille déchirée visible.
—
C'est
le prix, disait-il. Le prix de voir.
Certains
soirs, il était épuisé.
Épuisé
de douter.
Épuisé
de vérifier.
Épuisé
d'enseigner à des poissons qui, parfois, abandonnaient comme Jade.
Mais
il continuait.
Parce
qu'il ne savait plus faire autrement.
*
* *
Corail,
avec son écaille grise, racontait son histoire.
Dans
la zone rouge. Là où tout criait.
— J'ai
failli devenir rien, disait-elle. Juste parce que c'était beau.
Les
jeunes touchaient l'écaille grise.
Comprenaient
que la vérité coûte quelque chose.
Mais
parfois, elle se demandait si ça valait le coup.
Si
toute cette souffrance en valait vraiment la peine.
Elle
ne trouvait pas toujours la réponse.
*
* *
Azur
parlait peu.
Mais
quand il parlait, même le silence écoutait.
Il
enseignait qu'il faut savoir se taire.
Que
parfois, ne rien dire est la chose la plus importante.
Il
vieillissait.
Ses
écailles bleues devenaient grises.
Mais
ses yeux restaient clairs.
*
* *
Arcane,
avec sa tache bleue permanente, montrait aux jeunes les bulles.
—
Vous
vivez tous dans une bulle, disait-elle. La question, c'est : laquelle
?
Certains
l'écoutaient.
D'autres
repartaient dans leurs bulles.
Rassurés.
Confortables.
Elle
ne les jugeait plus.
Elle
avait appris que tout le monde ne peut pas sortir.
*
* *
Ombre
enseignait à descendre dans les profondeurs sans s'y noyer.
—
La
complexité n'est pas l'ennemi, disait-il. La simplicité l'est.
Ses
yeux noirs regardaient tout.
Voyaient
tout.
Comprenaient
trop.
Parfois,
il avait envie de remonter.
De
nager à la surface.
De
croire aux choses simples.
Mais
il ne pouvait plus.
*
* *
Flamme
écoutait le silence.
Montrait
ce dont personne ne parlait.
Les
zones mortes. Les petits poissons qui mourraient. Les catastrophes
lentes.
C'était
un fardeau terrible.
Entendre
ce que les autres n'entendaient pas.
Voir
ce que les autres ne voyaient pas.
Il
portait toujours le souvenir du petit poisson.
Mort
dans ses bras.
En
silence.
*
* *
Écho
vérifiait toujours les sources.
—
Ne
répète jamais sans vérifier, disait-elle.
Sa
tache terne brillait moins que le reste de ses écailles.
Un
rappel permanent.
De
ce qu'elle avait fait.
Du
grand poisson argenté qu'elle avait détruit.
Elle
ne s'était jamais pardonnée.
*
* *
Argent
enseignait à se méfier de ses propres biais.
—
Surtout
quand tu es sûr d'avoir raison, disait-il.
Il
brillait toujours.
C'était
sa nature.
Mais
il avait appris à surveiller son attirance pour ce qui scintille.
À
douter de ses propres certitudes.
C'était
épuisant.
Mais
nécessaire.
*
* *
Perle,
marquée par les profondeurs, enseignait la complexité.
—
Il
n'y a pas de vérité pure, disait-elle. Juste des vérités
profondes.
Ses
écailles gardaient des nuances de gris.
Elle
avait failli mourir là-bas.
Dans
le noir.
Cherchant
une vérité qui n'existait pas.
Elle
avait appris.
Mais
le prix avait été lourd.
*
* *
Un
soir, bien des cycles plus tard, Jade revint.
Il
nageait lentement.
Ses
écailles vertes étaient ternes.
Ses
yeux fatigués.
Saphir
le vit.
—
Jade.
Jade
s'arrêta.
—
Saphir.
Ils
se regardèrent.
— Tu
as trouvé la paix ? demanda Saphir doucement.
Jade
secoua la tête.
—
Non.
J'ai suivi les Grands Courants. J'ai arrêté de douter. J'ai cru
tout ce qu'on me disait. C'était... confortable. Pendant un temps.
— Et
après ?
— Après,
c'était vide. Parce que je savais. Au fond, je savais que je me
mentais. Que c'était faux. Mais j'avais tellement besoin de confort
que je continuais. Pendant des cycles. Et maintenant...
Il
s'arrêta.
— Maintenant,
je ne sais plus où aller. Je ne peux plus suivre les courants. Mais
je ne peux plus douter non plus. Je suis juste... perdu.
Saphir
posa sa nageoire sur son épaule.
—
Reste
avec moi quelques jours. Repose-toi. On verra après.
Jade
hocha la tête.
—
Vous
avez trouvé, vous ? L'île ? La troisième voie ?
Saphir
eut un sourire triste.
—
On
a trouvé des leçons. Des cicatrices. Des regrets. On a tué cinq
poissons par excès de lucidité. On a appris que même le
discernement peut devenir aveugle. Mais une troisième voie parfaite
? Non. On cherche encore. Tous les jours.
— Alors
ça ne finit jamais.
— Non.
Ça ne finit jamais.
*
* *
Un
soir, lors d'une nouvelle nuit de Yalda, dans un récif différent,
un vieux
poisson étendit ses nageoires.
C'était
Corail.
Vieillie.
Son
écaille grise toujours là.
Mais
ses yeux encore vifs.
Autour
d'elle, douze mille jeunes poissons se blottirent.
— Grand-mère,
murmura l'un d'eux, raconte-nous une histoire.
Corail
sourit.
— Il
était une fois, commença-t-elle, dix poissons qui nagèrent contre
le courant...
Elle
raconta.
Les
Murmures.
Les
gardiens.
Les
pièges.
Les
cicatrices.
L'erreur
terrible.
Les
cinq poissons morts.
Elle
ne cacha rien.
Ni
la gloire, ni la honte.
À
la fin, onze mille neuf cent quatre-vingt-dix jeunes s'endormirent.
Mais
cette fois, CENT poissons restèrent éveillés.
Cent.
Corail
les regarda.
Son
écaille grise brilla dans la nuit.
— Vous
êtes prêts ? demanda-t-elle doucement.
Les
cent hochèrent la tête.
— Alors
allez. Nagez contre le courant. Cherchez les Sept Murmures. Mais
sachez ceci : vous paierez. Vous perdrez. Vous vous tromperez. Vous
porterez des cicatrices. Et parfois, vous voudrez abandonner.
Elle
marqua une pause.
— Mais
si vous continuez malgré tout, vous deviendrez quelque chose de
rare. Quelque chose de précieux. Quelque chose dont le monde a
désespérément besoin. Des poissons qui voient. Malgré le prix.
Les
cent partirent.
Un.
Puis
dix.
Puis
cent.
Vers
la troisième voie.
Qu'ils
devraient inventer.
Chaque
jour.
Pour
toujours.
*
* *
Quelque
part, dans un récif lointain, dix nouveaux poissons restaient
éveillés.
Encore.
Le
courant ne compte pas.
Il
emporte.
Mais
certains nagent contre.
Les
histoires ne meurent jamais.
Elles
poursuivent leur nage,
portées
par d'autres nageoires,
allumées
par d'autres écailles.
Non
par répétition,
mais
par résonance.
Comme
une vague qui en engendre dix.
Comme
dix vagues qui deviennent cent.
Comme
cent vagues qui deviennent la marée.
Et
quelque part, Jade nageait encore.
Cherchant.
Ne
trouvant pas.
Mais
cherchant quand même.
Parce
qu'une fois qu'on a vu, on ne peut plus faire semblant.
Même
si on le voulait.
Même
si c'est plus doux.
Et
c'est ainsi que change le monde.
Pas
par des révolutions.
Pas
par des héros parfaits.
Mais
par des poissons fatigués qui continuent quand même.
Un
par un.
À
côté des autres.
Portant
leurs cicatrices.
Transmettant
malgré tout.
FIN
~
«
Comprendre rend plus vulnérable, pas plus fort.
Mais c'est quand même mieux que l'aveuglement. »