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L'Île aux Sept Murmures - Ata Gallery - Peinture Numérique - Digital Painting

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Art Moderne Contemporain Numérique, Modern Contemporary Digital Art
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L'Île aux Sept Murmures




 
       

Il y a des poissons qui savent
que la lumière peut mentir
et qui nagent pourtant vers elle —
non pour croire, mais pour voir.

Ce livre est pour eux.

Chercher la réalité,
c’est avancer vers ce qui échappe,
les mains ouvertes,
et consentir à ce que toute réponse
ne soit qu’un murmure parmi d’autres.

Dix poissons ont osé nager à contre-courant.
Neuf seulement sont revenus.

Ce qu’ils ont vu,
ce qu’ils ont perdu,
ce qu’ils portent désormais —
rien de tout cela ne s’apprend sans cicatrice.

Mais rien de tout cela
ne s’apprend sans être vivant.
ata


 


 
PROLOGUE
La nuit où dix poissons restèrent éveillés
Nuit de Yalda — 21 décembre

Des cycles passèrent.
Les eaux changèrent.
Les récifs se transformèrent.
Un soir, lors d'une nuit de Yalda — la plus longue nuit de l'année —, dans un récif aux mille teintes, un très vieux poisson étendit ses nageoires comme on ouvre un coffret.
Les petits le nommaient Grand-mère.
Douze mille jeunes poissons se blottirent autour d'elle. Leurs écailles captaient la lumière lunaire. Noires comme l'encre. Rouges comme l'aurore. D'autres, sans nom.
Grand-mère, murmura l'un d'eux, ses écailles encore transparentes comme le premier matin du monde, raconte-nous une histoire.
Le vieux poisson sourit. Dans ses yeux : une lumière que nul parmi les petits ne sut nommer. Comme si elle avait nagé dans un temps avant les récifs.
Il était une fois, dit-elle, deux poissons qui nagèrent au-delà des limites connues.
Deux ? s'étonnèrent les jeunes.
Oui. Le premier était noir comme l'encre des abysses. Il nagea seul vers l'inconnu.
Son courage fut une flamme dans la nuit, brève mais assez intense pour éclairer le chemin de ceux qui viendraient après.

Silence.

Et le second ? chuchota un jeune poisson.
Le second était rouge comme l'aurore. Il ne nagea pas seul. Il écouta les courants, s'accorda aux autres. Il devint non pas un chef, mais un accordeur. Celui qui transforme le chaos en harmonie.
Les jeunes poissons frissonnèrent.
Mais grand-mère… ces deux poissons existaient-ils vraiment ?
Le vieux poisson le regarda longuement.
Les légendes ne sont vraies que si nous les faisons vivre. Le Poisson Noir a existé parce que quelqu'un a osé partir. Le Poisson Rouge existe parce que quelqu'un a osé rester pour porter et transformer.
Elle traça un cercle dans l'eau.
Et maintenant, c'est à vous de choisir. Serez-vous ceux qui partent ? Ceux qui restent ? Ou inventerez-vous une troisième voie ?
Onze mille neuf cent quatre-vingt-dix jeunes glissèrent dans le sommeil.
Mais dix petits poissons restèrent éveillés.
Leurs nageoires : immobiles.
Leurs yeux : ouverts.
Pas la clarté de ceux qui comprennent.
La clarté de ceux qui ont vu quelque chose et qui ne peuvent plus fermer les yeux.
Cette nuit-là, les dix poissons se regardèrent.
Puis une vieille tortue émergea des rochers. Ses yeux avaient l'âge de la mer.
Il existe une île, murmura-t-elle. Une île qu'aucun poisson n'a jamais trouvée. Parce que pour l'atteindre, il faut nager à contre-flot. Pas contre les vagues… contre ce qui les guide.
Elle les regarda un par un.
Sur cette île vivent des poissons.
Chacun porte quelque chose que vous ne trouverez nulle part ailleurs.
Allez les trouver.
Et si on y va ? dit Corail, le poisson orange vif.
La tortue ferma les yeux.
Alors vous apprendrez. Mais vous ne reviendrez pas pareils. Le discernement rend la vie plus difficile.

Un silence long.

Elle disparut dans la nuit.
Les dix poissons se regardèrent.
Puis, sans un mot, ils se mirent à nager.
Contre le courant.
Vers l'inconnu.
Vers la troisième voie.


 

LES DIX POISSONS
Ils étaient dix à rester éveillés cette nuit-là.
Dix à choisir de nager contre le courant.
Voici qui ils étaient :
Arcane
Arc-en-ciel, toutes les couleurs et aucune
Celle qui sait que les choses peuvent être vraies et fausses en même temps.
Les autres trouvent ça compliqué.
Elle trouve ça vivant.
Argent
Écailles qui changent avec la lumière
Celui qui aime ce qui brille.
C'est son don.
C'est son piège.
Azur
Bleu comme l'eau profonde
Celui qui parle peu.
Quand il parle, même le silence écoute.
Mais pourquoi se tait-il le reste du temps ?
Corail
Orange vif, orange feu
La plus jeune. La plus curieuse.
Celle qui ne craint rien.
Pas encore.
Écho
Dorée comme les rayons du soleil
Celle qui répète pour comprendre.
Mais se demande parfois :
est-ce que je comprends vraiment
ou est-ce que je ne fais que refléter ?
Flamme
Orange doux comme un coucher de soleil
Celui qui entend ce que les autres ne disent pas.
Ça le rend triste parfois.
Ça le rend sage toujours.
Jusqu'au jour où ça le brisera.
Jade
Vert comme la vie qui pousse
Celui qui croit encore.
Malgré tout.
C'est sa force.
C'est peut-être aussi sa fragilité.
Ou peut-être que croire est la seule chose intelligente à faire.
Ombre
Noir comme le fond de tout
Celui qui n'a pas peur du noir.
Parce qu'il sait que dans le noir, on voit autrement.
Mais on peut rester trop longtemps dans le noir.
Perle
Blanche comme la lumière avant qu'elle ne devienne couleur
Celle qui cherche la vérité pure.
Celle qu'on ne peut pas salir.
C'est un travail impossible.
Mais elle ne le sait pas encore.
Ou peut-être qu'elle le sait
et que c'est justement pour ça qu'elle cherche.
Saphir
Brun comme la terre après la pluie
Celui qui vérifie tout.
Mais nage-t-il par sagesse ou par peur ?
 


CHAPITRE 1 — SAPHIR
Les Nageurs de l'Invisible
Jours 1 à 7 depuis Yalda
 
Il y avait dix silences qui glissaient à rebours. Dix reflets obstinés dans l'eau qui obéit.
Ils nageaient depuis des cycles. Saphir en tête, non pour guider, mais parce que ses yeux verts percevaient les courants que les autres ignoraient.
Derrière lui, les neuf autres formaient une trace lumineuse dans l'obscurité.
L'eau changea.
Pas d'un coup. L'eau ne fait jamais les choses d'un coup.
Elle se transforma comme la lumière au crépuscule : si lentement qu'on ne remarquait son absence que quand la nuit était déjà là.

∗  ∗  ∗

Quelques jours après Yalda — le temps se dissout quand on avance sans répit —, ils croisèrent d'autres poissons.
Des milliers.
Leur nage était si synchronisée qu'on aurait dit un seul corps. Leurs bulles, identiques, clignotaient des mêmes images. Leurs yeux suivaient la lumière, indifférents au monde.
Où vas-tu ? demanda Saphir.
Là où le courant me porte.
Sais-tu où c'est ?

Un silence.

Pourquoi le savoir ? Le courant sait pour moi. Et puis… tout le monde y va.
Il repartit, avalé par le flux.
C'est triste, non ? murmura Corail.
Azur ne répondit pas.
I l regardait le flux.
Pas le poisson — le mouvement. La façon dont des milliers de corps produisaient un seul courant sans que personne ne l'ait décidé.
Puis il dit, si bas que certains n'entendirent pas :
Non.
Corail se tourna.
Non ?
Pas triste.
Choisi.
Nul poisson ne répondit.

∗  ∗  ∗

Puis ils virent la lumière.
Une lueur dorée, pulsante, comme un cœur au fond des abysses. Elle ne bougeait pas.
Elle attendait.
Autour, des milliers de poissons tournaient lentement, translucides.
Argent s'immobilisa.
C'est beau… murmura-t-il.
Il s'avança.
Pas d'un coup. Pas en courant.
La façon dont on s'approche de ce qu'on croit fait pour soi.
Corail se précipita.
NON.
Trop tard.
Une écaille — près du cœur — se ternit d'un coup.
Grise.
Corail hurla. Pas de douleur. D'effroi.
Ils la tirèrent en arrière.
Saphir sentit une morsure. Une écaille déchirée. Une entaille qui ne guérirait pas.
Elle tremblait. Lui touchait la sienne.
Argent n'avait pas bougé.
Il regardait encore.
Ses écailles changeaient.
Pas grises.
Pas encore.
Mais — moins lui.
Jade posa une nageoire sur son flanc.
Rien.
Argent.
Rien.
Argent.
Jade resta là.
Juste — là.
Longtemps.
Puis Argent cligna des yeux.
Comme quelqu'un qui revient de loin.
Il regarda Jade.
Jade ne dit rien.
Argent baissa les yeux vers ses propres écailles.
Il vit ce qu'elles étaient devenues.
Une — petite, près du bord — ne réfléchissait plus.
Pas grise.
Juste : absente.
Il ne dit rien non plus.

∗  ∗  ∗

Maintenant qu'ils osaient regarder, ils aperçurent la créature.
Immense. Noire. Une gueule de glace.
Et au bout d'une antenne — la lumière.
Ils restèrent là un moment.
À regarder.
Un poisson émergea des ténèbres. Gris. Ses yeux, noirs.
Pas ceux de la profondeur.
Ceux de quelqu'un qui a trop regardé.
Il les regarda un par un.
Puis il dit, très bas :
Qui tenait la lumière ?
Il n'attendit pas de réponse.
Il repartit dans le noir.
La question resta.
Dans l'eau.
Personne ne la prit. Personne ne la laissa.

∗  ∗  ∗

Ils croisèrent des poissons aux écailles argentées. Immobiles dans le courant. Entourés d'une foule silencieuse.
Leurs mots étaient nets, impossibles à contredire.
Mais sous leurs phrases, Saphir sentait un courant.
Toujours le même.
Un peu plus loin :
Vous admettez avoir nagé dans cette zone ?
Oui, mais—
Donc vous saviez. Merci.
La foule hocha la tête.
Le poisson ouvrit la bouche.
La referma.
Ce qu'il entendait n'était plus ce qu'il avait dit.
Écho s'approcha de lui.
Doucement. Sans accusation.
Vous avez dit : j'y ai nagé. Vous n'avez pas dit : je savais où j'allais.
C'est ce que j'ai dit.
Non.
C'est ce qu'on a entendu.

Silence.

Le poisson la regarda longtemps.
Quelque chose passa dans ses yeux.
Pas de la gratitude.
Quelque chose de plus lourd.
La reconnaissance de ce qui est trop tard.
Il s'éloigna.
Écho revint vers les autres.
Sans un mot de plus.

∗  ∗  ∗

À un carrefour, dix courants se heurtaient.
Dix urgences. Dix vérités.
Corail s'immobilisa.
Je ne sais plus.
Un poisson racontait une mort. Tout était vrai. Chaque détail.
Mais les mots frappaient trop fort.
Plus aucun banc ne pensait.
Un autre parlait calmement.
La zone grise se meurt à cause des petits poissons.
Qui l'a mesuré ? demanda Saphir.
Tout le monde le sait.
Qui l'a vérifié ?
Un léger agacement.
Ce n'est pas une question de preuves.
Il repartit.
Dix courants. Dix voix. Dix directions.
Le groupe restait là.
Immobile.
Azur ferma les yeux.
Pas pour réfléchir.
Pour écouter quelque chose que le bruit couvrait.
Puis il dit :
Vers le froid.
Pourquoi ? demanda Saphir.
Azur ouvrit les yeux.
Le bruit vient du chaud.
Le froid ne promet rien.
Saphir hocha la tête.
Ils partirent vers le froid.
Nul poisson ne demanda si c'était juste.

∗  ∗  ∗

Cette nuit-là, ils dérivèrent loin de la lumière.
Corail touchait son écaille grise.
Saphir, éveillé, comptait les étoiles à la surface.
Il toucha sa blessure.
Argent était allongé un peu à l'écart.
Il regardait ses propres écailles.
Ce qu'elles réfléchissaient encore.
Ce qu'elles avaient failli ne plus réfléchir du tout.
Il ne dormit pas.
Dans le courant, quelque chose murmura.
Pas assez fort pour être retenu.
Juste assez pour ne pas être oublié...



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