NOTE D'INTENTION
Le Petit Poisson Rouge
et les secrets de l'océan
Par Ata Irvani
I. GENÈSE DU PROJET
Une histoire d'héritage
J'ai découvert Le Petit Poisson Noir de Samad Behraingui à l'âge de treize ans. Ce conte persan m'a marqué profondément : l'histoire de ce petit poisson qui refuse la vie monotone du ruisseau et part explorer le monde, au péril de sa vie, était une métaphore puissante de la liberté et du courage.
Behraingui, mort noyé dans des circonstances mystérieuses à 29 ans, est devenu une figure emblématique de la résistance intellectuelle en Iran. Son poisson noir incarne la rupture, le questionnement radical, le sacrifice pour que d'autres puissent vivre.
Mais en relisant ce texte des années plus tard, une question m'a hanté : Et après ? Après le sacrifice héroïque, que devient le monde ? Les autres poissons ont-ils vraiment changé ? La mort du héros suffit-elle à transformer une société ?
Le Petit Poisson Rouge est né de cette interrogation. Non pas comme une suite narrative, mais comme une réponse philosophique et politique à l'héritage de Behraingui.
Du héroïsme individuel à l'intelligence collective
Le XXe siècle nous a légué un modèle : le héros solitaire qui brave l'oppression. Ce modèle était nécessaire, vital même. Mais le XXIe siècle exige autre chose.
Face à la crise climatique, face à la manipulation algorithmique, face à la complexité systémique de nos défis contemporains, aucun héros isolé ne peut « sauver le monde ». Nous avons besoin de nouvelles formes de courage : celui de la coopération, de l'écoute, de la construction patiente.
Le Petit Poisson Rouge incarne cette évolution. Il ne remplace pas le Noir – il le prolonge. Là où le Noir a ouvert la brèche, Rouge apprend à tisser des ponts. Là où le Noir a brisé les chaînes, Rouge transforme les débris en réseau.
II. INTENTIONS NARRATIVES
Un conte à plusieurs strates
J'ai voulu créer un texte qui puisse être lu par un adolescent de 14 ans comme une aventure initiatique captivante, et par un adulte comme une méditation politique et écologique complexe.
- Première lecture – aventure : Un jeune poisson quitte son récif, rencontre des compagnons, affronte des dangers, découvre des secrets.
- Deuxième lecture – allégorie écologique : Les eaux qui se réchauffent, les récifs qui blanchissent, le plastique qui envahit – le texte intègre la crise climatique non comme un décor mais comme une force qui transforme le monde et oblige les personnages à s'adapter.
- Troisième lecture – réflexion politique : Le Poisson-Pêcheur et sa lumière hypnotique, les algorithmes de contrôle, la manipulation de l'information, la résistance organisée – le texte propose une grille de lecture des mécanismes de pouvoir contemporains.
- Quatrième lecture – philosophie de l'action : Comment agir ? Comment choisir ? Comment transformer sans dominer ? Le texte explore une éthique de la présence et de l'écoute.
L'accordeur plutôt que le chef
Le concept central du livre est celui de l'« accordeur ». Rouge ne devient pas un leader au sens classique. Il n'impose pas sa vision, ne commande pas, ne trace pas la voie.
Il fait quelque chose de plus subtil : il harmonise. Il écoute les rythmes de chacun et crée les conditions pour qu'ils puissent s'accorder sans se perdre. Cette figure est inspirée par les mouvements sociaux contemporains (Printemps arabes, mouvements climatiques) où l'horizontalité remplace la hiérarchie.
Dans un monde saturé de figures d'autorité toxiques et de leaders narcissiques, proposer un modèle alternatif me semble une urgence narrative.
Une écologie de l'attention
Le récit fait constamment référence à l'écoute : écouter l'eau, écouter les courants, écouter le silence entre les vagues. Cette attention n'est pas passive – elle est la condition de toute action juste.
La Crevette apprend à distinguer « penser » (laisser passer les bulles) et « réfléchir » (leur tendre la main). Cette métaphore méditative est au cœur de ma démarche : dans un monde de sur-stimulation, comment cultiver la présence ?
L'écologie n'est pas seulement celle des océans. C'est aussi celle de notre monde intérieur, de notre rapport à l'information, de notre capacité à résister à la fragmentation de l'attention.
III. CHOIX STYLISTIQUES
Entre oralité persane et prose contemporaine
J'ai voulu honorer la tradition du conte oral persan (répétitions, formules, rythmes incantatoires) tout en l'hybridant avec une écriture plus fragmentée, contemplative, proche de la prose poétique contemporaine.
Certaines phrases reviennent comme des refrains : « Le temps est la vie, sans retour », « Vaut mieux une parole dense que mille violences ». Ces leitmotivs créent une musicalité et ancrent le texte dans une mémoire collective.
Les calligrammes de l'Hippocampe (jeux sur les homophones français – cours/court/cour, sot/saut/sceau/seau) ajoutent une dimension ludique et visuelle rare en prose. Ils rappellent que le langage est aussi matière, sons, formes.
Le temps comme structure
Le récit joue consciemment avec différentes temporalités :
- Le temps du conte (« Il était une fois »)
- Le temps cyclique (les nuits de Yalda qui se répètent)
- Le temps de l'urgence (la crise écologique qui accélère)
- Le temps long (la patience de la Tortue, la construction du corail)
- Le temps suspendu (les moments de contemplation, les rencontres mystiques)
Cette polyphonie temporelle reflète notre rapport contemporain au temps : tiraillés entre urgence et patience, entre vitesse et profondeur.
Le silence comme langage
J'ai travaillé les blancs, les pauses, les non-dits. Certains passages sont volontairement elliptiques. Le texte fait confiance au lecteur pour compléter, interpréter, rêver.
Exemple : la rencontre avec le Pyrosome doré ne donne pas de réponse claire. Juste une phrase (« Vaut mieux une parole dense que mille violences ») qui résonne et se déploie. Le mystère n'est pas un défaut – c'est une invitation.
IV. DIMENSIONS POLITIQUES
Résister sans reproduire la violence
L'une des questions centrales du livre est : comment lutter contre un système oppressif sans devenir oppressif soi-même ?
Le Poisson-Pêcheur n'est pas détruit. Il est contourné. Les créatures créent des zones d'ombre où sa lumière ne touche pas. C'est une stratégie d'évitement intelligent plutôt que d'affrontement direct.
Cette approche s'inspire des tactiques de résistance non-violente (Gandhi, Martin Luther King) mais aussi des mouvements contemporains de désobéissance civile et de hacktivisme : créer des espaces alternatifs, des réseaux parallèles, des modes de vie en marge du système dominant.
Qui contrôle l'information contrôle le pouvoir
Le Poulpe explique : « Celui qui contrôle les récits du passé contrôle les choix du présent. » Cette phrase résume une réalité contemporaine : la bataille pour la mémoire, pour les archives, pour les récits fondateurs.
Les Crabes-Archivistes deviennent des figures essentielles : ils creusent le sable, retrouvent des histoires oubliées, maintiennent une mémoire alternative. Sans archives, pas de contre-récit possible.
Cette dimension du texte dialogue avec les débats actuels sur les algorithmes, les bulles de filtre, la désinformation, mais aussi avec l'importance des bibliothèques, des musées, des lieux de mémoire.
Réappropriation des outils
La scène du filet transformé en réseau est emblématique de ma vision politique : les outils de domination peuvent être détournés.
Le filet était fait pour capturer, isoler, exploiter. Les créatures le transforment en support de communication, de partage, de mémoire collective.
Cette métaphore s'applique à toutes les technologies : Internet peut être outil de surveillance ou outil d'émancipation, selon l'usage qu'on en fait. Le texte propose une vision non-déterministe de la technologie.
V. DIMENSIONS ÉCOLOGIQUES
Un océan en crise
Le récit intègre les données scientifiques actuelles sur l'état des océans :
- Réchauffement : +2°C peut sembler peu pour nous, mais brûle les branchies des poissons
- Acidification : l'océan absorbe le CO2, devient acide, dissout les coquilles
- Plastique : microplastiques avalés en croyant manger du plancton
- Migrations forcées : les poissons quittent leurs territoires, bouleversant les écosystèmes
- Blanchissement des coraux : jardins de pierre qui deviennent labyrinthes silencieux
Ces éléments ne sont pas des « ajouts pédagogiques ». Ils structurent le monde du récit. Ils contraignent les personnages. Ils créent des situations dramatiques.
Pas de héros écologique, mais une action collective
Face à la catastrophe, Rouge ne devient pas un super-héros qui « sauve l'océan ». À la place, chaque créature apporte sa contribution :
- Le Poisson-Perroquet ronge les algues envahissantes
- La Méduse filtre et trie l'information
- Les Crabes maintiennent les archives
- La Tortue rappelle la patience du long terme
Cette vision collective de l'action écologique me semble plus honnête et plus porteuse d'espoir que le modèle du sauveur individuel. Elle correspond aussi à la réalité de la crise : nous avons tous un rôle à jouer, petit ou grand.
« Millimètre après millimètre, comme le corail »
Cette phrase, récurrente dans le texte, résume ma philosophie écologique : les transformations profondes sont lentes.
Le corail construit les récifs sur des millénaires. Grain après grain, génération après génération. Pas de coup d'éclat. Pas de révolution spectaculaire. Juste la patience têtue de ce qui dure.
Dans une culture obsédée par l'immédiateté et les résultats rapides, rappeler la valeur du temps long me semble essentiel.
VI. POURQUOI CE LIVRE MAINTENANT ?
Une génération en quête de modèles alternatifs
La jeunesse actuelle grandit dans un contexte anxiogène : crise climatique, précarité économique, effondrement des institutions démocratiques, saturation informationnelle.
Beaucoup de récits proposés (super-héros hollywoodiens, success stories entrepreneuriales) reproduisent des modèles de domination et d'individualisme. Les jeunes ont soif d'autre chose : de récits qui honorent la coopération, la vulnérabilité, l'interdépendance.
Le Petit Poisson Rouge répond à cette attente. Il propose un héros non-héroïque, un guide qui n'impose pas, un modèle horizontal plutôt que vertical.
Un pont entre cultures
En m'ancrant dans la tradition persane (Behrangi, mais aussi Omar Khayyam, Rûmi) tout en écrivant en français et en dialoguant avec la littérature européenne, je souhaite créer un pont culturel.
À l'heure où les discours identitaires se crispent, rappeler que les cultures s'enrichissent mutuellement me semble vital.
Une littérature qui fait confiance à l'intelligence du lecteur
Trop souvent, la littérature jeunesse simplifie à outrance, sous-estime la capacité des adolescents à penser la complexité.
J'ai voulu créer un texte exigeant mais accessible. Un texte qui peut être relu plusieurs fois, à différents âges, et révéler à chaque fois de nouvelles couches de sens.
Faire confiance à l'intelligence du lecteur, c'est aussi le respecter. C'est lui dire : « Tu es capable de penser par toi-même. Voici des outils, des questions, des pistes. À toi de jouer. »
VII. MOT DE FIN
Le Petit Poisson Rouge n'est pas seulement un conte. C'est une invitation.
- Une invitation à écouter l'océan qui murmure en nous.
- Une invitation à nager autrement – non plus en fuyant, non plus en dominant, mais en accordant.
- Une invitation à transformer les outils de notre époque en instruments d'émancipation.
- Une invitation à construire, millimètre après millimètre, comme le corail, un monde où la différence devient richesse et où le silence entre les vagues devient langage.
Si ce livre peut accompagner ne serait-ce qu'un lecteur dans sa propre quête de sens, s'il peut inspirer un geste de résistance douce ou simplement rappeler que la beauté existe même dans les eaux troubles… alors il aura rempli sa promesse.
Car les histoires ne meurent jamais.
Elles nagent simplement plus loin, portées par des nageoires inconnues, éclairées par des écailles qui n'existaient pas encore.
Jusqu'à ce que quelqu'un, quelque part, décide de plonger pour les réveiller.
Ata Irvani
Saint-Germain-en-Laye, février 2026