L'Île aux Sept Murmures - Copier

Je vois sans me montrer — ma lumière est silence,Je pense la pertinence et panse l'existence ;Du monde en feu, une coupe de clarté,J'offre au cœur blessé la paix de ma patience.
__Ata

PROLOGUE
La nuit où dix poissons restèrent éveillés
Nuit de Yalda — 21 décembre
La nuit où dix poissons restèrent éveillés
Nuit de Yalda — 21 décembre
Des cycles passèrent.
Les eaux changèrent.
Les récifs se transformèrent.
Les eaux changèrent.
Les récifs se transformèrent.
Un soir, lors d'une nuit de Yalda — la plus longue nuit de l'année —, dans un récif aux mille teintes, un très vieux poisson étendit ses nageoires comme on ouvre un coffret.
Les petits le nommaient Grand-mère.
Douze mille jeunes poissons se blottirent autour d'elle. Leurs écailles captaient la lumière lunaire. Noires comme l'encre. Rouges comme l'aurore. D'autres, sans nom.
— Grand-mère, murmura l'un d'eux, ses écailles encore transparentes comme le premier matin du monde, raconte-nous une histoire.
Le vieux poisson sourit. Dans ses yeux : une lumière qu'aucun des petits ne sut nommer. Comme si elle avait nagé dans un temps avant les récifs.
— Il était une fois, dit-elle, deux poissons qui nagèrent au-delà des limites connues.
— Deux ? s'étonnèrent les jeunes.
— Oui. Le premier était noir comme l'encre des abysses. Il nagea seul vers l'inconnu. Son courage fut une flamme dans la nuit, brève mais assez intense pour éclairer le chemin de ceux qui viendraient après.
Silence.
— Et le second ? chuchota un jeune poisson.
— Le second était rouge comme l'aurore. Il ne nagea pas seul. Il écouta les courants, s'accorda aux autres. Il devint non pas un chef, mais un accordeur. Celui qui transforme le chaos en harmonie.
Les jeunes poissons frissonnèrent.
— Mais grand-mère… ces deux poissons existaient-ils vraiment ?
Le vieux poisson le regarda longuement.
— Les légendes ne sont vraies que si nous les faisons vivre. Le Poisson Noir a existé parce que quelqu'un a osé partir. Le Poisson Rouge existe parce que quelqu'un a osé rester pour porter et transformer.
Elle traça un cercle dans l'eau.
— Et maintenant, c'est à vous de choisir. Serez-vous ceux qui partent ? Ceux qui restent ? Ou inventerez-vous une troisième voie ?
Onze mille neuf cent quatre-vingt-dix jeunes glissèrent dans le sommeil.
Mais dix petits poissons restèrent éveillés.
Leurs nageoires : immobiles.
Leurs yeux : ouverts.
Pas la clarté de ceux qui comprennent.
La clarté de ceux qui ont vu quelque chose
et qui ne peuvent plus fermer les yeux.
Cette nuit-là, les dix poissons se regardèrent.
Puis une vieille tortue émergea des rochers. Ses yeux avaient l'âge de la mer.
— Il existe une île, murmura-t-elle. Une île que personne n'a jamais trouvée. Parce que pour l'atteindre, il faut nager à contre-flot. Pas contre les vagues… contre ce qui les guide.
Elle les regarda un par un.
— Sur cette île vivent sept poissons. Chacun garde une vérité. Ensemble, elles forment ce que les anciens appelaient le discernement. La troisième voie.
— Et si on y va ? dit Corail, le poisson orange vif.
La tortue ferma les yeux.
— Alors vous apprendrez. Mais vous ne reviendrez pas pareils. Le discernement rend la vie plus difficile.
Un silence.
— Mais plus vraie.
Elle disparut dans la nuit.
Les dix poissons se regardèrent.
Puis, sans un mot, ils se mirent à nager.
Contre le courant.
Vers l'inconnu.
Vers la troisième voie.
Vers l'inconnu.
Vers la troisième voie.
LES DIX POISSONS
Ils étaient dix à rester éveillés cette nuit-là.
Dix à choisir de nager contre le courant.
Voici qui ils étaient :
![]() | Arcane | Arc-en-ciel, toutes les couleurs et aucune Celle qui sait que les choses peuvent être vraies et fausses en même temps. Les autres trouvent ça compliqué. Elle trouve ça vivant. | ||
![]() | Argent | Écailles qui changent avec la lumière Celui qui aime ce qui brille. C'est son don. C'est son piège. | ||
![]() | Azur | Bleu comme l'eau profonde Celui qui parle peu. Quand il parle, même le silence écoute. Mais pourquoi se tait-il le reste du temps ? | ||
![]() | Corail | Orange vif, orange feu La plus jeune. La plus curieuse. Celle qui ne craint rien. Pas encore. | ||
![]() | Écho | Dorée comme les rayons du soleil Celle qui répète pour comprendre. Mais se demande parfois : est-ce que je comprends vraiment ou est-ce que je ne fais que refléter ? | ||
![]() | Flamme | Orange doux comme un coucher de soleil Celui qui entend ce que les autres ne disent pas. Ça le rend triste parfois. Ça le rend sage toujours. Jusqu'au jour où ça le brisera. | ||
![]() | Jade | Vert comme la vie qui pousse Celui qui croit encore. Malgré tout. C'est sa force. C'est peut-être aussi sa fragilité. Ou peut-être que croire est la seule chose intelligente à faire. | ||
![]() | Ombre | Noir comme le fond de tout Celui qui n'a pas peur du noir. Parce qu'il sait que dans le noir, on voit autrement. Mais on peut rester trop longtemps dans le noir. | ||
![]() | Perle | Blanche comme la lumière avant qu'elle ne devienne couleur Celle qui cherche la vérité pure. Celle qu'on ne peut pas salir. C'est un travail impossible. Mais elle ne le sait pas encore. Ou peut-être qu'elle le sait et que c'est justement pour ça qu'elle cherche. | ||
![]() | Saphir | Brun comme la terre après la pluie Celui qui vérifie tout. Mais nage-t-il par sagesse ou par peur ? | ||
CHAPITRE 1 — SAPHIR
Les Nageurs de l'Invisible
Jours 1 à 7 depuis Yalda
Les Nageurs de l'Invisible
Jours 1 à 7 depuis Yalda
Il y avait dix silences qui glissaient à rebours. Dix reflets obstinés dans l'eau qui obéit.
Ils nageaient depuis des cycles. Saphir en tête, non pour guider, mais parce que ses yeux verts percevaient les courants que les autres ignoraient.
Derrière lui, les neuf autres formaient une trace lumineuse dans l'obscurité — unis par une direction sans promesse.
L'eau changea.
Pas d'un coup. L'eau ne fait jamais les choses d'un coup.
Elle se transforma comme la lumière au crépuscule : si lentement qu'on ne remarquait son absence que quand la nuit était déjà là.
* * *
Quelques jours après Yalda — le temps se dissout quand on avance sans répit —, ils croisèrent d'autres poissons.
Des milliers.
Leur nage était si synchronisée qu'on aurait dit un seul corps. Leurs bulles, identiques, clignotaient des mêmes images. Leurs yeux suivaient la lumière, indifférents au monde.
— Où vas-tu ? demanda Saphir.
— Là où le courant me porte.
— Sais-tu où c'est ?
Un silence.
— Pourquoi le savoir ? Le courant sait pour moi. Et puis… tout le monde y va.
Il repartit, avalé par le flux.
— C'est triste, non ? murmura Corail.
* * *
Puis ils virent la lumière.
Une lueur dorée, pulsante, comme un cœur au fond des abysses. Elle ne bougeait pas. Elle attendait.
Autour, des milliers de poissons tournaient lentement, translucides.
— C'est beau… murmura Argent.
Corail se précipita.
NON.
Trop tard.
Une écaille — près du cœur — se ternit d'un coup.
Grise.
Corail hurla. Pas de douleur. D'effroi.
Ils la tirèrent en arrière.
Saphir sentit une morsure. Une écaille déchirée. Une entaille qui ne guérirait pas.
Elle tremblait. Lui touchait la sienne.
* * *
— Tu as failli devenir une ombre.
Un poisson émergea des ténèbres. Gris. Ses yeux, noirs — pas ceux de la profondeur. Ceux de quelqu'un qui a trop regardé.
— J'ai failli rester là.
— Qu'est-il arrivé à tes yeux ?
— J'ai trop vu. Pas assez vécu.
Il désigna les silhouettes tournoyantes.
— Regarde. Ils sont devenus ce que la lumière voulait.
— Pourquoi ?
— Parce que tu n'as pas demandé qui tenait la lumière.
* * *
Maintenant qu'ils osaient voir, ils aperçurent la créature.
Immense. Noire. Une gueule de glace.
Et au bout d'une antenne — la lumière.
Le Poisson-Pêcheur.

— Il chasse avec la beauté, dit l'ancien. Pas avec la peur.
— Comment faire ?
— Tu poses des questions.
Il marqua un silence.
— Qui parle ?
— Qu'a-t-il vu ?
— Comment le sait-il ?
— C'est tout ?
— La plupart n'en posent aucune.
* * *
Ils croisèrent des poissons aux écailles argentées. Immobiles dans le courant. Entourés d'une foule silencieuse.
Les Sages.
Leurs mots étaient nets, impossibles à contredire.
Mais sous leurs phrases, Saphir sentait un courant.
Toujours le même.
Un peu plus loin :
— Vous admettez avoir nagé dans cette zone ?
— Oui, mais—
— Donc vous saviez. Merci.
La foule hocha la tête.
Le poisson ouvrit la bouche.
La referma.
La referma.
Ce qu'il entendait n'était plus ce qu'il avait dit.
* * *
À un carrefour, dix courants se heurtaient.
Dix urgences. Dix vérités.
Corail s'immobilisa.
— Je ne sais plus.
* * *
Un poisson racontait une mort. Tout était vrai. Chaque détail.
Mais les mots frappaient trop fort.
Plus personne ne pensait.
— Tout est exact, murmura Azur.
* * *
Un autre parlait calmement.
— La zone grise se meurt à cause des petits poissons.
— Qui l'a mesuré ? demanda Saphir.
— Tout le monde le sait.
— Qui l'a vérifié ?
Un léger agacement.
— Ce n'est pas une question de preuves.
Il repartit.
* * *
— Si je doute de tout, je ne vivrai jamais, dit Saphir.
— Oui.
— Alors à quoi bon ?
L'ancien désigna l'écaille grise de Corail.
— C'est mieux que de devenir transparent.
Il s'éloigna.
— Les mensonges confortables dévorent tout.
* * *
Cette nuit-là, ils dérivèrent loin de la lumière.
Corail touchait son écaille grise.
Saphir, éveillé, comptait les étoiles à la surface.
Il toucha sa blessure.
Et pour la première fois, il se sentit moins seul.
Dans le courant, une voix murmura :
— Le premier murmure enseigne à regarder qui tient la lumière avant de la suivre.
Puis plus rien.
CHAPITRE 2 — ROUGEOYANT
L'Éclat et le Vide
Jours 8 à 17
L'Éclat et le Vide
Jours 8 à 17
Ils avancèrent encore. Plus avant. Plus bas.
L'eau se faisait lourde, presque épaisse, comme si un feu invisible consumait les profondeurs.
Depuis le Poisson-Pêcheur, quelque chose avait basculé.
Corail effleurait son écaille grise, dix fois, cent fois par jour.
Saphir fendait les flots, son écaille déchirée flottant derrière lui, lourde.
Puis vint le murmure.
D'abord lointain.
Puis une clameur.
Des voix — mille voix — qui riaient, hurlaient, s'enflammaient.
L'eau vira au rouge.
— On y va, dit Saphir. Mais ensemble.
* * *
La zone rouge était un tourbillon.
Des poissons écarlates s'entrechoquaient, chacun criant plus fort que l'autre.
— TU AS VU ? TU AS ENTENDU ? C'EST INCROYABLE !
Saphir s'approcha.
— Qu'est-ce qui se passe ?
— TOUT SE PASSE ! C'est énorme ! Il faut que tu voies !
— Voir quoi ?
— ÇA !
Sa nageoire désignait… rien.
— Le grand poisson a fait quelque chose ! Et puis l'autre a répondu !
— Quoi, exactement ?
— Je ne sais pas… mais tout le monde en parle !
— Tu l'as vu ?
— Non, mais j'ai entendu quelqu'un—
Il disparut dans la marée.
* * *
Ils nagèrent longtemps dans le tumulte.
Un soir, Jade s'immobilisa.
Les yeux clos.
— Je ne peux plus.
— Quoi ?
— Douter. Vérifier. Poser des questions.
Saphir s'approcha.
— Je sais que c'est difficile, mais—
— Non. Toi, tu ne sais pas.
Il ouvrit les yeux.
— Tes yeux sont faits pour chercher. Les miens… pour croire.
Silence.
— Avant, je croyais. Et j'étais heureux. Maintenant, je doute. Et je suis épuisé.
Azur s'avança.
— Qu'est-ce que tu veux faire ?
Jade les regarda un à un.
— Rentrer.
Un souffle.
— Arrêter de réfléchir.
— Mais—
— Je sais. Les Grands Courants mentent.
Il hésita.
— Mais c'est confortable.
Il s'éloigna. Sans se retourner.
— Jade, attends !
Trop tard.
Le rouge l'absorba.
Corail pleurait.
— On aurait dû—
— On ne force pas quelqu'un à voir, dit Ombre.
— Même si c'est faux ?
— Surtout alors.
Corail ne répondit pas.
Elle regardait encore.
Pas lui.
La forme de son absence.
Elle toucha son écaille grise.
Cette fois, ce n'était pas pour vérifier.
* * *
Le lendemain, Flamme les guida sous la surface.
L'eau était grise.
Les coraux — éteints. Blanchis.
Corail en effleura un.
Il se désagrégea.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
— L'eau s'est réchauffée. Lentement.
Pendant que tout le monde criait.
Ici, tout s'éteignait.
Ils avancèrent en silence.
Saphir posa sa nageoire sur un corail.
Il s'effrita.
* * *
Sur le chemin du retour, Flamme s'arrêta.
Des dizaines de zones rouges.
Chacune avec son géant écarlate.
Chacun hurlant les mêmes mots.
Puis s'éteignant.
Comme des lanternes sur un même fil.
— Qui tient le fil ? murmura-t-il.
Personne ne répondit.
* * *
Cette nuit-là, ils dérivèrent loin du tumulte.
Dans une eau calme.
— Je me sens vide, dit Argent.
— Vide comment ?
— Comme si j'avais besoin du bruit.
Azur ne répondit pas.
Corail fixait l'obscurité.
Elle chercha Jade.
Il n'y avait que l'eau.
— On continue, dit Saphir.
— À neuf ? demanda Argent.
— À neuf.
CHAPITRE 3 — LE FRÈRE
Ce qu'on ne peut pas emporter
Jour 18
Ce qu'on ne peut pas emporter
Jour 18
Trois jours après la zone rouge.
L'eau avait changé sans qu'ils s'en rendent compte — plus claire, plus froide, avec ce goût de roche qu'on reconnaît avant de savoir pourquoi.
Quelque chose était familier.
Une odeur.
Une manière dont le courant contournait les récifs.
Saphir connaissait ces formes.
Les grottes de son enfance.
Il pensa à la tortue.
Peut-être qu'elle avait dit :
« Pour atteindre l'île, il faut savoir ce qu'on laisse derrière. »
« Pour atteindre l'île, il faut savoir ce qu'on laisse derrière. »
Peut-être pas.
— Je dois y aller, dit-il. Je reviens avant la nuit.
Les huit ne répondirent pas.
Corail nota seulement que, depuis le départ de Jade, Saphir comptait autrement.
* * *
Son frère était là.
Plus vieux. Écailles striées de gris.
Mais les yeux — les mêmes.
— Saphir ! Tu es parti si longtemps. Qu'est-ce qui t'est arrivé ?
— J'ai… appris des choses.
— Lesquelles ?
Saphir ouvrit la bouche.
S'arrêta.
Il avait traversé des zones que son frère ne connaissait pas.
Vu des lumières. Perdu Jade.
Les mots n'existaient pas ici.
— Il y a des choses qui semblent vraies… et qui ne le sont pas.
Même en le disant, il entendait le vide.
Son frère le regarda.
— Tu as l'air épuisé. Viens. Repose-toi.
— Non. Tu ne comprends pas. Il faut que tu comprennes.
Il parla. Longtemps.
Son frère écouta.
Puis, doucement :
— Tu te compliques tellement la vie.
Silence.
— Regarde-toi. Tu es blessé. Tu as l'air malheureux.
— Je ne suis pas malheureux.
— Si.
Il s'approcha.
— Avant, tu étais plus simple. Plus heureux.
Une pause.
— Reste ici. Avec moi. Oublie tout ça.
Saphir l'écouta.
Son frère ne mentait pas.
Il voulait l'aider.
C'était pour ça que Saphir ne pouvait plus parler.
Non pas parce qu'il avait une réponse.
Parce qu'il n'y en avait pas ici.
— Je ne peux pas rester.
Son frère le regarda.
Quelque chose changea.
Pas de colère.
Pas de tristesse.
Juste une distance reconnue.
Ils restèrent encore un moment.
À parler d'avant.
Puis Saphir partit.
Son frère le regarda s'éloigner.
Tristesse.
Et autre chose.
* * *
Quand Saphir revint, il ne dit rien.
Corail voulut parler.
Azur posa une nageoire sur elle.
Ils repartirent.
À neuf.
CHAPITRE 4 — ARCADIA
Les Reflets Incomplets
Jours 19 à 28
Les Reflets Incomplets
Jours 19 à 28
L'eau changea.
Elle se mit à briller de l'intérieur, comme si chaque goutte contenait un fragment de ciel.
Arcane fut la première à le remarquer. Ses écailles changeaient avec la lumière.
— On dirait que tout dépend de l'endroit d'où on regarde, dit Azur.
— Comme si la vérité était une question de perspective.
— C'est dangereux, dit Ombre.
— Pourquoi ?
— Parce que si tout dépend de l'angle…
— Comme si la vérité était une question de perspective.
— C'est dangereux, dit Ombre.
— Pourquoi ?
— Parce que si tout dépend de l'angle…
Il ne termina pas.
* * *
Puis ils les virent.
Des bulles invisibles. Réelles.
Dans chacune, un groupe de poissons. Et une seule couleur.
Bleu. Rouge. Vert.
— Tout est bleu, disaient certains.
— Tout est rouge, disaient d'autres.
— Tout est rouge, disaient d'autres.
— Mais l'eau change, dit Corail.
— Eux ne le voient pas, répondit Saphir.
— Eux ne le voient pas, répondit Saphir.
Argent s'approcha.
— Vous savez que l'eau n'est pas que bleue ?
Le poisson le regarda.
— Tout est bleu.
— Regardez dehors.
— Il n'y a rien dehors.
Il repartit.
Argent resta immobile.
Ses écailles captaient tout.
Chaque nuance.
— Tu pourrais en faire moins, dit Saphir.
Argent se tourna.
— Quoi ?
— Briller.
Un silence.
Argent regarda ses écailles.
Il n'avait rien choisi.
Il s'éloigna légèrement.
Flamme avait vu.
* * *
— Je veux essayer, dit Arcane.
Elle entra dans la bulle.
— Arcane, NON !
Trop tard.
Tout devint bleu.
Pas une couleur.
La réalité.
Elle s'immobilisa.
Saphir plongea.
Le bleu l'envahit.
Parfait. Évident.
Puis — sa blessure.
Il saisit Arcane.
Tira.
Ils émergèrent.
Arcane tremblait.
Une écaille était restée bleue.
— Elle ne redeviendra pas.
— Non.
Silence.
— Mais tu te souviendras.
* * *
Corail regarda cette écaille.
Puis la sienne.
Grise.
Ce n'était pas la même chose.
Mais c'était la même chose.
Elle ne savait pas encore laquelle.
* * *
— Tu as bien fait d'entrer.
Une voix.
Au centre des bulles, un poisson.
Ses écailles changeaient sans cesse.
— Arcadia.
Arcane la fixait.
— Vous êtes comme moi.
— Non. Toi, tu es née ainsi. Moi, je le suis devenue.
— Comment ?
— En traversant.
Une bulle. Puis une autre.
— À chaque fois, j'ai cru que c'était la seule vérité.
Elle désigna les bulles.
— Comment savoir ? demanda Perle.
— On ne sait pas.
Un silence.
— Mais on peut chercher ce qui nous contredit.
Arcadia guida Arcane vers une bulle rouge.
— Regarde.
Arcane hésita.
Toucha son écaille bleue.
— Je ne veux pas.
— Je sais.
Un temps.
— Entre.
Arcane entra.
Rouge.
Total.
Évident.
Puis elle se souvint.
Elle ressortit.
— Tu as senti ?
— Oui.
Silence.
Arcadia regarda le groupe.
— Et si on garde les deux ? demanda Corail.
Arcadia sourit.
— Alors vous n'êtes plus dans une bulle.
Elle disparut.
* * *
Cette nuit-là, ils dérivèrent loin des bulles.
Arcane touchait son écaille bleue.
Corail la sienne.
Saphir sa blessure.
Argent vit une algue.
Il pensa à Jade.
Il ne dit rien.
Dans la nuit, ses écailles brillèrent.
Toutes les couleurs.
Et une autre.
CHAPITRE 5 — LES EAUX MORTES
Sans gardien
Jours 29 à 38
Sans gardien
Jours 29 à 38
Il n'y avait pas de gardien dans les eaux mortes.
Ils y entrèrent sans le savoir.
L'eau devint tiède. Puis froide. Puis grise — d’une grisaille sans nom.
Les courants se firent rares.
Puis absents.
* * *
Ils nageaient.
Voilà ce qu'ils faisaient.
Saphir nageait. Corail nageait. Flamme nageait. Argent, Azur, Écho, Ombre, Arcane, Perle.
Neuf. Toujours neuf.
Ils nageaient.
* * *
Le troisième jour dans les eaux mortes, Argent chercha Jade pour lui montrer une algue verte — la seule dans tout ce gris, accrochée à un rocher comme une obstination. Il se retourna. Ouvrit la bouche.
Jade n'était pas là.
Il referma la bouche. Continua de nager.
Le rocher passa. L'algue disparut dans le sillage.
* * *
Le quatrième jour, Corail posa une question. Une question qu'elle posait toujours en premier à Jade — mais toi, tu penses quoi ? Elle s'arrêta à mi-phrase. Les mots restèrent dans l'eau, sans destination.
Personne ne répondit. Parce que personne n'avait entendu la question.
Elle l'avait posée à voix basse, ou peut-être seulement dans sa tête. Elle ne savait plus.
* * *
Le cinquième jour, Azur vit quelque chose.
Un courant, loin sur la gauche — faible, presque rien, mais réel. Il l'indiqua de sa nageoire. Les autres regardèrent. Perle dit : c'est peut-être un piège. Arcane dit : ou peut-être pas. Argent ne dit rien.
Ils continuèrent tout droit.
Azur baissa sa nageoire.
* * *
Le soir du cinquième jour, ils s'arrêtèrent. L'eau était immobile. Leurs nageoires aussi.
Azur prit une petite pierre au fond. La tint dans sa nageoire un moment. La reposa exactement où elle était.
Flamme le regardait.
Azur ne dit rien. Mais Flamme avait compris quelque chose — pas sur la pierre. Sur Azur. Sur ce que ça coûte d'avoir appris à peser chaque mot jusqu'à ne plus savoir lequel dire en premier. Jusqu'à se taire. Pas par manque. Par excès de soin.
Il ne dit rien non plus.
C'était suffisant.
* * *
Le sixième jour, ils nageaient en ligne.
Flamme, à l'arrière, comptait les silhouettes devant lui.
Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Huit.
Huit.
Il recompta. Huit.
La panique monta — puis il se souvint. Il y en avait neuf maintenant. Pas dix. Neuf, depuis la zone rouge. Il avait recompté depuis des semaines. Il trouvait toujours neuf. Jamais dix.
Il compta encore.
Neuf.
Il continua de nager.
* * *
Le septième jour, Perle s'arrêta.
Pas comme on s'arrête pour réfléchir. Comme on s'arrête quand les nageoires cessent d'obéir.
Les autres s'immobilisèrent autour d'elle. L'eau ne faisait aucun bruit.
— Parfois, murmura-t-elle, j'ai juste envie de suivre le courant.
Aucun ne répondit. Chacun attendait qu'un autre prenne la parole. Chacun portait la même chose en lui — et la nommer aurait suffi à la rendre réelle.
— Parfois, j'ai envie de…
Elle s'arrêta. Pas parce qu'elle avait fini. Parce qu'elle n'avait plus de mots pour la suite.
L'eau absorba ce qui restait.
* * *
Saphir dit qu'ils devraient s'arrêter.
— Pour quoi faire ? dit Argent.
Saphir n'avait pas de réponse. C'était ça, le problème. Dans tous les autres endroits, il y avait eu quelque chose à comprendre, quelque chose à affronter. Ici, il n'y avait rien. Pas de monstre. Pas de lumière mensongère. Pas de leçon gravée dans les rochers.
Juste neuf poissons épuisés dans une eau grise.
Juste ça.
Ombre s'arrêta un moment et regarda derrière eux. Dans le sillage qu'ils avaient laissé dans l'eau morte, on pouvait voir neuf trajectoires.
Il trouva toujours neuf. Jamais dix.
* * *
Le huitième jour, Flamme fit quelque chose.
Il bifurqua.
Pas parce qu'il avait vu quelque chose. Pas parce qu'il avait senti quelque chose. Juste parce qu'une nageoire bougea autrement — et que continuer tout droit était devenu la seule chose impossible.
Les autres le suivirent. Sans question. Parce que choisir une direction, n'importe laquelle, était plus simple que décider.
* * *
Ils nageaient depuis un moment quand Corail remarqua.
L'eau avait changé de couleur.
Pas beaucoup. Un peu moins grise. Puis un courant, faible, tiède. Puis une algue verte — une seule, mais verte, d'un vert qui faisait mal aux yeux après tout ce gris.
Argent la vit aussi.
Il pensa à Jade. Il ne dit rien.
Ils nageaient. L'eau redevenait colorée, lentement, comme une respiration qui revient.
Ils étaient sortis des eaux mortes.
Ils ne savaient pas comment.
CHAPITRE 6 — OMBRE
Ce que le fond garde
Jours 39 à 50
Ce que le fond garde
Jours 39 à 50
Quelques jours après les eaux mortes.
L'eau avait retrouvé de la couleur — un bleu profond, presque violet, qui descendait vers quelque chose qu'on ne voyait pas mais qu'on sentait.
Comme une présence.
Devant eux, les abysses s'ouvraient.
Une faille sans fond.
— Il y a quelque chose qui brille, murmura Perle.
Une lueur, loin en bas.
— Attends, dit Saphir.
Mais Perle était déjà partie.
* * *
Plus ils descendaient, plus l'eau se faisait lourde.
Les parois étaient couvertes de marques.
Des nageoires, autrefois.
Des nageoires, autrefois.
Avertissements.
Ou prières.
Ou prières.
La lueur grandit.
Pas une source.
Un reflet.
Le récif. Le ciel. Eux-mêmes.
Déformés.
— Exactement.
Une ombre émergea.
Ancienne. Profonde.
— Abyssal.
Ses yeux pâles semblaient voir à travers eux.
— Ne vous arrêtez pas à ce qui brille. Descendez jusqu'à la source.
— Comment savoir quand on y est ? demanda Saphir.
Abyssal ne répondit pas.
* * *
Ils descendirent encore.
Puis — le noir.
Total.
Au fond, des poissons.
Immobiles.
Yeux ouverts.
— Ils sont vivants ? demanda Azur.
— Oui, dit Ombre. Mais ils ne vivent plus.
Silence.
— C'est ce qui m'attend ?
Abyssal le regarda.
— Peut-être.
* * *
— Mais tu nous as dit de descendre ! dit Argent.
— Oui.
— Alors quand s'arrêter ?
Un silence.
— Tu descends. Tu vois. Puis tu remontes.
Une pause.
— Mais tu ne restes pas.
Ses yeux se perdirent dans le noir.
— Sinon, un jour… tu ne sens plus que tu es en train de geler.
* * *
Perle regardait encore vers le bas.
— Il y a peut-être quelque chose.
— Ou rien, dit Ombre.
— Alors il faut vérifier.
Elle descendit.
Seule.
Le noir l'engloutit.
Des formes.
Des voix.
Des choses sans nom.
Des voix.
Des choses sans nom.
Elle voulut remonter.
Mais il n'y avait plus de haut.
Une nageoire.
Ombre.
Il la tira.
Ils remontèrent.
Perle tremblait.
Certaines de ses écailles — grises.
* * *
Abyssal les regarda.
— Et toi ? demanda Ombre. Tu es resté ?
Un temps.
— Oui.
Sa voix était presque absente.
— Je vois tout. Je comprends tout.
Un silence.
— Mais je ne vis plus rien.
Il disparut.
* * *
Cette nuit-là, ils dérivèrent entre deux eaux.
Ombre ne dormait pas.
Il regardait le noir.
Perle posa sa nageoire sur la sienne.
— Ne retourne pas là-bas.
— Je ne peux pas promettre.
Un silence.
— Alors j'irai avec toi.
Il tourna légèrement la tête.
— Et je te ramènerai.
Ils restèrent là.
À regarder l'abîme.
* * *
CHAPITRE 7 — FLAMBOYANT
Le Silence des Absents
Jours 51 à 62
Le Silence des Absents
Jours 51 à 62
Depuis qu'ils avaient quitté les ténèbres, Flamme nageait en tête.
Il sentait quelque chose dans cette eau orange.
Une douceur trop lisse.
Une promesse.
Une promesse.
— Il faut que je vous montre.
Il plongea.
Les autres suivirent.
L'eau devint grise.
Les coraux — poussière.
Corail en effleura un.
Il se désagrégea.
Elle pensa à Jade.
* * *
— Qu'est-ce qui s'est passé ici ?
— L'eau s'est réchauffée.
Un temps.
— Lentement.
Silence.
* * *
Ils avancèrent.
Ici, il n'y avait rien.
Pas l'obscurité vivante des profondeurs.
Juste l'absence.
* * *
Un petit poisson.
Presque transparent.
Il cherchait.
Il n'y avait rien à trouver.
Flamme s'approcha.
Le petit poisson le regarda.
Puis ne regarda plus.
— Va chercher les autres, dit-il.
— Pourquoi ?
— Parce que je reste.
— Tu ne peux rien faire.
— Je sais.
Un temps.
— Mais je peux être là.
* * *
Quand les autres revinrent, c'était fini.
Ils restèrent autour de lui.
Neuf.
Silencieux.
* * *
— Il n'était pas le premier.
Un poisson orange.
Presque invisible.
— Flamboyant.
Il regarda le petit corps.
— La plupart ne voient que la surface.
Un silence.
— Ce qui meurt lentement ne fait pas de bruit.
* * *
Ils portèrent le petit corps.
Jusqu'à une zone encore vivante.
Ils creusèrent.
Déposèrent.
Recouvrirent d'une algue verte.
Personne ne parla.
Mais ce n'était plus le même silence.
* * *
Cette nuit-là, Flamme resta éveillé.
Il regardait l'algue.
— Je me souviendrai.
Le courant passa.
L'algue frémit.
* * *
Corail s'approcha.
Elle resta près de lui.
Un moment.
— Tu penses à lui ?
— Oui.
Silence.
— Jade aurait aimé.
Flamme ne répondit pas.
— Tu lui en veux encore ?
Elle réfléchit.
Vraiment.
— Non.
Un temps.
— Il avait besoin de croire.
Silence.
— Et maintenant ?
Elle toucha son écaille grise.
— Maintenant, je comprends.
Un autre silence.
— Quand quelqu'un doute…
Elle s'arrêta.
Chercha.
— Je reste.
Flamme tourna légèrement la tête.
Elle continua, plus bas :
— Pas pour convaincre.
— Juste pour que la question ne soit pas seule.
CHAPITRE 8 — ÉCHO
Les Miroirs Brisés
Jours 63 à 74
Les Miroirs Brisés
Jours 63 à 74
L'eau se fit miroir.
Pas lisse.
Fragmentée.
Chaque goutte renvoyait une image.
Chaque vague, un écho.
Chaque vague, un écho.
Écho fut la première à le sentir.
— J'ai l'impression de me répéter… jusqu'à disparaître.
* * *
Puis vinrent les voix.
« Tu as entendu ? »
Encore.
Encore.
Des poissons tournaient.
Répétaient.
Répétaient.
Un mot devenait phrase.
Une phrase devenait vérité.
Une phrase devenait vérité.
— J'ai entendu dire que le grand poisson argenté vole la nourriture.
Écho écoutait.
Absorbait.
— Il est dangereux, murmura-t-elle.
Sans réfléchir.
Un poisson se tourna.
— Tu le sais ?
— Tout le monde le dit…
Il partit.
— Écho l'a confirmé !
Et la rumeur naquit.
* * *
Le lendemain, ils le trouvèrent.
Seul.
— Partez.
Silence.
— C'est bien ce qu'on dit, non ?
— Qui ? demanda Saphir.
— Tout le monde.
Un temps.
— Une certaine Écho.
Le monde s’arrêta.
— Ce n'est pas vrai.
Sa voix tremblait.
— Je n'ai jamais rien volé.
Il la regarda.
— C'était toi ?
Elle ne répondit pas.
Elle comprenait.
Trop tard.
— Je suis désolée.
— Ça ne change rien.
Il partit.
* * *
Écho ne parla plus.
— Ce n'est pas ta faute, dit Corail.
— Si.
Silence.
— J'ai répété.
* * *
— Comment je répare ? demanda-t-elle.
— Tu ne peux pas tout réparer, dit Saphir.
Un temps.
— Mais tu peux essayer.
* * *
Au centre des reflets, une silhouette.
Un poisson d’argent.
— Je suis Écho.
Un miroir parfait.
— Remonte.
* * *
Elle suivit les voix.
Une à une.
De bouche en bouche.
Jusqu’au début.
— Je… crois que je l’ai rêvé.
Silence.
Rien.
* * *
— Il ne savait pas, murmura-t-elle.
L’autre Écho la regarda.
— Non.
Un temps.
— Et maintenant ?
Elle ne répondit pas tout de suite.
* * *
Cette nuit-là, elle revint.
— Ce n'est pas vrai !
Les voix hésitèrent.
— J'ai répété. Je me suis trompée.
Silence.
— Il n'est pas dangereux.
Un poisson murmura :
— Mais tout le monde le dit…
— Tout le monde répète.
Certains continuèrent.
D'autres s'arrêtèrent.
* * *
Écho revint.
Ses écailles brillaient.
Mais différemment.
CHAPITRE 9 — MIRAGE
Le Murmure des Biais
Jours 75 à 83
Le Murmure des Biais
Jours 75 à 83
L'eau changea.
Plus chaude.
Plus douce.
Plus douce.
Dorée.
— C'est agréable… murmura Argent.
— Trop, dit Saphir.
* * *
Argent ouvrit les yeux.
— Tout ce qui est agréable est un piège, maintenant ?
Saphir ne répondit pas.
Parce qu'une partie de lui disait oui.
* * *
Plus ils avançaient, plus Argent brillait.
Il n'y pouvait rien.
Et malgré tout… il aimait ça.
* * *
Puis la zone changea.
Chacun voyait autre chose.
De l'eau pure.
De l'eau sûre.
De l'eau claire.
De l'eau sûre.
De l'eau claire.
Ce qu'ils croyaient déjà.
Flamme ferma les yeux.
— Il y a quelqu'un.
* * *
Cinq poissons.
— Aidez-nous.
Saphir observa.
Blessures.
Silhouettes.
Eau dorée.
Trop parfaite.
— C'est un piège.
— Tu en es sûr ? demanda Corail.
— Non.
Un temps.
— Mais tout correspond.
Flamme sentit quelque chose.
Mais se tut.
Ils passèrent.
* * *
Plus tard—
— Vous avez vu cinq poissons ?
Silence.
— Ils sont sauvés.
Un autre s'est arrêté.
Sans hésiter.
Sans vérifier.
* * *
Le silence changea.
— J'ai regardé les signes, dit Saphir. Pas eux.
Flamme hocha légèrement la tête.
— Moi aussi.
Corail ne dit rien.
Elle toucha son écaille.
* * *
— Saphir avait raison, dit Arcane.
Un temps.
— Et tort.
Ils se tournèrent vers elle.
— Les deux.
Silence.
— Ça écartèle, dit-elle.
* * *
Mirage apparut.
Impossible à fixer.
— Vous avez vu.
— On a compris, dit Saphir.
— Vraiment ?
Silence.
Mirage le regarda.
— Tu avais déjà choisi.
Saphir ne répondit pas.
— Et ensuite… tu as regardé ce qui allait dans ce sens.
Un temps.
— Les signes étaient là.
— Oui.
Silence.
— Mais pas seulement ceux-là.
* * *
— Comment on sait ? demanda Perle.
Mirage ne répondit pas tout de suite.
Puis :
— Quand c'est clair… méfie-toi.
Un temps.
— Quand ça résiste… regarde encore.
* * *
Il s'effaça presque.
— La troisième voie est un fil.
Un silence.
— Et il tremble.
* * *
Ils restèrent là.
En cercle.
* * *
Plus tard, Argent s'arrêta.
Un poisson, seul.
Pas brillant.
Pas bruyant.
Juste là.
Argent sentit les questions venir.
Et autre chose.
Il s'approcha.
— Tu cherches quelque chose ?
— Je ne sais pas.
Un temps.
— Moi non plus.
Silence.
— On peut nager un moment ensemble.
Le poisson hésita.
Puis hocha légèrement la tête.
Argent resta.
Ses écailles brillaient.
Il les laissa briller.
CHAPITRE 10 — PRISME
Ce que la lumière cache
Jours 84 à 91
Ce que la lumière cache
Jours 84 à 91
Ce que la lumière cache
L'eau devint transparente.
Pas pure.
Organisée.
— C'est propre, dit Corail.
— Trop, dit Ombre.
— Trop, dit Ombre.
* * *
Il était là.
Affalé. Immobile.
Comme quelqu’un qui a arrêté de faire semblant.
— On m'appelle Prisme.
Silence.
— J'ai travaillé pour ceux qui tiennent la lumière.
* * *
— Regardez là-haut.
L’eau était parfaite.
Claire. Lisible. Rassurante.
— Elle a toujours été comme ça ? demanda Saphir.
— Non.
Un temps.
— Elle a été rendue comme ça.
* * *
— Ce que vous voyez… c’est ce qu’on a décidé de montrer.
Il désigna le fond.
Désordonné. Vivant.
— Et ça ?
Silence.
— Ça existe aussi.
* * *
— Qui décide ? demanda Saphir.
Prisme le regarda.
— C’est toujours la bonne question.
Un temps.
— Et celle à laquelle on répond le moins.
* * *
— Au début, je montrais ce que je voyais.
Un temps.
— Puis on m’a expliqué.
Les équilibres.
Les conséquences.
Les conséquences.
Ce qu’il valait mieux ne pas montrer.
— Et j’ai cru.
Silence.
— Pas par lâcheté.
Un temps.
— Par confiance.
* * *
— Un jour, quelqu’un est venu avec une vérité.
Réelle.
Solide.
— Il voulait qu’elle soit vue.
Un silence.
— Et vous ?
Prisme baissa légèrement les yeux.
— J’ai choisi.
Un temps.
— Pas de la détruire.
— De la noyer.
* * *
Silence.
— Elle existait toujours, dit-il.
— Mais personne ne la voyait plus.
* * *
— Et lui ? murmura Corail.
— Il parlait encore.
Un temps.
— Mais plus personne n’écoutait.
* * *
Azur s’approcha.
— Vous saviez.
Prisme hocha légèrement la tête.
— Oui.
— Et vous l’avez fait quand même.
Un silence.
— Oui.
* * *
— Pourquoi ?
Prisme regarda ses nageoires.
— Choisis la raison qui te rassure.
Un temps.
— Elles sont toutes vraies.
Un autre temps.
— Aucune ne suffit.
* * *
— Qu’est-ce qui vous a arrêté ? demanda Saphir.
— Rien de noble.
Un silence.
— La fatigue.
* * *
— On croit tenir la lumière.
Un temps.
— Mais on appartient à ce qui la fabrique.
Silence.
* * *
Flamme murmura :
— Alors… il n’y a pas de solution ?
Prisme réfléchit.
Vraiment.
— Peut-être.
Un temps.
— Si tu sais ce que tu ne montres pas.
Silence.
— Tous les jours.
* * *
Il ne se retourna pas.
— Une question.
Ils attendirent.
— Le jour où ce sera toi…
Un temps.
— Qu’est-ce que tu choisiras de ne pas montrer ?
* * *
Ils remontèrent.
L’eau était toujours claire.
Mais plus la même.
* * *
Le soir, Azur parla.
Un long moment après.
— Ce qu’on voit peut être vrai.
Un temps.
— Et pourtant incomplet.
Silence.
INTERLUDE — Ce que les yeux ont vu
Entre les jours 91 et 92
Entre les jours 91 et 92
Puis ils le virent.
Tous.
En même temps.
En même temps.
Un grand poisson frappait un petit.
La scène était nette.
Précise.
Incontestable.
Précise.
Incontestable.
Corail cria.
Saphir s'élança.
Saphir s'élança.
Ils nageaient vite. Ensemble.
Certains.
* * *
Quand ils arrivèrent, il n’y avait rien.
Juste l’eau.
Le courant.
Le silence.
Le courant.
Le silence.
* * *
— On a tous vu, murmura Argent.
— Oui, dit Saphir.
Silence.
* * *
Ils cherchèrent.
Longtemps.
Rien.
Pas de trace.
Pas de blessure.
Pas de témoin.
Pas de blessure.
Pas de témoin.
* * *
Ombre parla.
Très bas.
— On a vu.
Un temps.
— Tous.
Silence.
— La même chose.
Un autre temps.
— Qui n’existait pas.
* * *
Ils repartirent.
Vers l’île.
Un peu moins certains
de leurs propres yeux.
CHAPITRE 11 — L'ÎLE AUX SEPT MURMURES
Jours 92 à 98 — Nowruz
Jours 92 à 98 — Nowruz
Ils nageaient encore.
En silence.
Nageoires lourdes.
Cicatrices qui tiraient.
Cicatrices qui tiraient.
* * *
C’était Nowruz.
Pas un jour.
Un instant.
* * *
L’île apparut.
Pas majestueuse.
Pas attendue.
Pas attendue.
Juste là.
Comme si elle hésitait à exister.
— C’est ça ? murmura Corail.
Personne ne répondit.
* * *
Rien.
Pas de gardiens.
Pas de trésor.
Pas de trésor.
Juste une pierre.
Saphir lut :
« Vous avez nagé contre le courant.
C’est déjà une victoire. »
C’est déjà une victoire. »
Silence.
* * *
Corail explosa.
— C’EST TOUT ?!
Sa voix trembla.
— On a tout perdu pour ça ?
Personne ne répondit.
Parce qu’il n’y avait rien à répondre.
* * *
Perle s’effondra.
Argent frappa le sable.
Flamme ne bougeait plus.
— Non, dit Saphir.
Puis plus fort :
— Non.
Un temps.
— Il doit y avoir autre chose.
Mais il n’y avait rien.
* * *
La tortue apparut.
Comme si elle n’était jamais partie.
Elle s’approcha.
Toucha leurs cicatrices.
Une à une.
L’écaille grise.
La déchirure.
Le bleu.
La déchirure.
Le bleu.
Un instant—
Elles brillèrent.
Puis s’éteignirent.
Mais restèrent.
* * *
La tortue les regarda.
Longtemps.
— Vous cherchez encore ?
Silence.
Elle hocha légèrement la tête.
Puis se détourna.
Et repartit.
* * *
Ils restèrent deux jours.
À tourner.
Sans raison.
Sans comprendre pourquoi partir semblait trop tôt.
* * *
Puis ils repartirent.
* * *
Ils se perdirent.
Vraiment.
Les courants avaient changé.
Ou eux.
* * *
Plus tard—
Les cinq poissons.
Vivants.
Différents.
Corail s’approcha.
Elle parla.
Sans se protéger.
Sans se justifier.
Le plus vieux répondit :
— On vous a vus passer.
Silence.
Ils restèrent.
Deux jours.
* * *
Un jour, Saphir dit :
— On ne peut pas rester ensemble.
Personne ne demanda pourquoi.
* * *
Ils savaient.
* * *
Ils se regardèrent.
Longtemps.
Comme s’ils essayaient de retenir quelque chose qui ne se retient pas.
* * *
— À Nowruz, dit Corail.
Saphir hocha la tête.
* * *
Un par un—
Ils partirent.
* * *
Chacun dans une direction.
* * *
Avec leurs cicatrices.
ÉPILOGUE
Nowruz
21 mars — Équinoxe de printemps
Nowruz
21 mars — Équinoxe de printemps
Nowruz
Des cycles passèrent.
Les eaux changèrent.
Les récifs se transformèrent.
Les eaux changèrent.
Les récifs se transformèrent.
* * *
Une nuit de Yalda, dans un récif aux mille teintes, un très vieux poisson étendit ses nageoires comme on ouvre un coffret.
Douze mille jeunes poissons se blottirent autour de lui.
— Raconte-nous une histoire, murmura l’un d’eux.
Le vieux poisson sourit.
— Il était une fois… neuf poissons qui nagèrent au-delà des limites connues.
* * *
Onze mille neuf cent quatre-vingt-dix s’endormirent.
Mais dix restèrent éveillés.
Leurs yeux ouverts.
Pas la clarté de ceux qui comprennent.
Celle de ceux qui ont vu.
* * *
À Nowruz, les neuf se retrouvèrent.
Ils ne parlèrent pas tout de suite.
Ils regardèrent l’eau changer.
* * *
— Chaque année, dit Azur, on cherche l’instant.
Un temps.
— Et chaque année, on recommence.
* * *
Ombre murmura :
— Ce qui est difficile…
Silence.
— Ce n’est pas de voir.
Un temps.
— C’est de ne pas déformer en parlant.
* * *
Le soleil traversa la ligne invisible.
* * *
Corail effleura son écaille grise.
Pas pour vérifier.
Pour se souvenir.
* * *
Plus loin, d’autres nageaient.
Certains s’arrêteraient.
D’autres continueraient.
* * *
Ils restèrent encore un peu.
Puis ils repartirent.
* * *
Les mots viendraient.
Plus tard.
* * *
Car l’île n’était pas un endroit.Un temps.C’était ce moment—où l’on décide de continuer.
— Ata
CHAPITRE 1 — SAPHIR
Les Nageurs de l'Invisible
Jours 1 à 7 depuis Yalda
Il y avait dix silences qui glissaient à rebours. Dix reflets obstinés dans l'eau qui obéit.
Ils nageaient depuis des cycles. Saphir en tête, non pour guider, mais parce que ses yeux verts percevaient les courants que les autres ignoraient.
Derrière lui, les neuf autres formaient une trace lumineuse dans l'obscurité.
L'eau changea.
Pas d'un coup. L'eau ne fait jamais les choses d'un coup.
Elle se transforma comme la lumière au crépuscule : si lentement qu'on ne remarquait son absence que quand la nuit était déjà là.
∗ ∗ ∗
Quelques jours après Yalda — le temps se dissout quand on avance sans répit —, ils croisèrent d'autres poissons.
Des milliers.
Leur nage était si synchronisée qu'on aurait dit un seul corps. Leurs bulles, identiques, clignotaient des mêmes images. Leurs yeux suivaient la lumière, indifférents au monde.
— Où vas-tu ? demanda Saphir.
— Là où le courant me porte.
— Sais-tu où c'est ?
Un silence.
— Pourquoi le savoir ? Le courant sait pour moi. Et puis… tout le monde y va.
Il repartit, avalé par le flux.
— C'est triste, non ? murmura Corail.
Azur ne répondit pas.
I l regardait le flux.
Pas le poisson — le mouvement. La façon dont des milliers de corps produisaient un seul courant sans que personne ne l'ait décidé.
Puis il dit, si bas que certains n'entendirent pas :
— Non.
Corail se tourna.
— Non ?
— Pas triste.
— Choisi.
Nul poisson ne répondit.
∗ ∗ ∗
Puis ils virent la lumière.
Une lueur dorée, pulsante, comme un cœur au fond des abysses. Elle ne bougeait pas.
Elle attendait.
Autour, des milliers de poissons tournaient lentement, translucides.
Argent s'immobilisa.
— C'est beau… murmura-t-il.
Il s'avança.
Pas d'un coup. Pas en courant.
La façon dont on s'approche de ce qu'on croit fait pour soi.
Corail se précipita.
NON.
Trop tard.
Une écaille — près du cœur — se ternit d'un coup.
Grise.
Corail hurla. Pas de douleur. D'effroi.
Ils la tirèrent en arrière.
Saphir sentit une morsure. Une écaille déchirée. Une entaille qui ne guérirait pas.
Elle tremblait. Lui touchait la sienne.
Argent n'avait pas bougé.
Il regardait encore.
Ses écailles changeaient.
Pas grises.
Pas encore.
Mais — moins lui.
Jade posa une nageoire sur son flanc.
Rien.
— Argent.
Rien.
— Argent.
Jade resta là.
Juste — là.
Longtemps.
Puis Argent cligna des yeux.
Comme quelqu'un qui revient de loin.
Il regarda Jade.
Jade ne dit rien.
Argent baissa les yeux vers ses propres écailles.
Il vit ce qu'elles étaient devenues.
Une — petite, près du bord — ne réfléchissait plus.
Pas grise.
Juste : absente.
Il ne dit rien non plus.
∗ ∗ ∗
Maintenant qu'ils osaient regarder, ils aperçurent la créature.
Immense. Noire. Une gueule de glace.
Et au bout d'une antenne — la lumière.
Ils restèrent là un moment.
À regarder.
Un poisson émergea des ténèbres. Gris. Ses yeux, noirs.
Pas ceux de la profondeur.
Ceux de quelqu'un qui a trop regardé.
Il les regarda un par un.
Puis il dit, très bas :
— Qui tenait la lumière ?
Il n'attendit pas de réponse.
Il repartit dans le noir.
La question resta.
Dans l'eau.
Personne ne la prit. Personne ne la laissa.
∗ ∗ ∗
Ils croisèrent des poissons aux écailles argentées. Immobiles dans le courant. Entourés d'une foule silencieuse.
Leurs mots étaient nets, impossibles à contredire.
Mais sous leurs phrases, Saphir sentait un courant.
Toujours le même.
Un peu plus loin :
— Vous admettez avoir nagé dans cette zone ?
— Oui, mais—
— Donc vous saviez. Merci.
La foule hocha la tête.
Le poisson ouvrit la bouche.
La referma.
Ce qu'il entendait n'était plus ce qu'il avait dit.
Écho s'approcha de lui.
Doucement. Sans accusation.
— Vous avez dit : j'y ai nagé. Vous n'avez pas dit : je savais où j'allais.
— C'est ce que j'ai dit.
— Non.
— C'est ce qu'on a entendu.
Silence.
Le poisson la regarda longtemps.
Quelque chose passa dans ses yeux.
Pas de la gratitude.
Quelque chose de plus lourd.
La reconnaissance de ce qui est trop tard.
Il s'éloigna.
Écho revint vers les autres.
Sans un mot de plus.
∗ ∗ ∗
À un carrefour, dix courants se heurtaient.
Dix urgences. Dix vérités.
Corail s'immobilisa.
— Je ne sais plus.
Un poisson racontait une mort. Tout était vrai. Chaque détail.
Mais les mots frappaient trop fort.
Plus aucun banc ne pensait.
Un autre parlait calmement.
— La zone grise se meurt à cause des petits poissons.
— Qui l'a mesuré ? demanda Saphir.
— Tout le monde le sait.
— Qui l'a vérifié ?
Un léger agacement.
— Ce n'est pas une question de preuves.
Il repartit.
Dix courants. Dix voix. Dix directions.
Le groupe restait là.
Immobile.
Azur ferma les yeux.
Pas pour réfléchir.
Pour écouter quelque chose que le bruit couvrait.
Puis il dit :
— Vers le froid.
— Pourquoi ? demanda Saphir.
Azur ouvrit les yeux.
— Le bruit vient du chaud.
— Le froid ne promet rien.
Saphir hocha la tête.
Ils partirent vers le froid.
Nul poisson ne demanda si c'était juste.
∗ ∗ ∗
Cette nuit-là, ils dérivèrent loin de la lumière.
Corail touchait son écaille grise.
Saphir, éveillé, comptait les étoiles à la surface.
Il toucha sa blessure.
Argent était allongé un peu à l'écart.
Il regardait ses propres écailles.
Ce qu'elles réfléchissaient encore.
Ce qu'elles avaient failli ne plus réfléchir du tout.
Il ne dormit pas.
Dans le courant, quelque chose murmura.
Pas assez fort pour être retenu.
Juste assez pour ne pas être oublié.
CHAPITRE 2 — ROUGEOYANT
L'Éclat et le Vide
Jours 8 à 17
Ils avancèrent encore. Plus avant. Plus bas.
L'eau se faisait lourde, presque épaisse, comme si un feu invisible consumait les profondeurs.
Depuis le Poisson-Pêcheur, quelque chose avait basculé.
Corail effleurait son écaille grise, dix fois, cent fois par jour.
Saphir fendait les flots, son écaille déchirée flottant derrière lui, lourde.
Puis vint le murmure.
D'abord lointain.
Puis une clameur.
Des voix — mille voix — qui riaient, hurlaient, s'enflammaient.
L'eau vira au rouge.
— On y va, dit Saphir. Mais ensemble.
∗ ∗ ∗
La zone rouge était un tourbillon.
Des poissons écarlates s'entrechoquaient, chacun criant plus fort que l'autre.
— TU AS VU ? TU AS ENTENDU ? C'EST INCROYABLE !
Saphir s'approcha.
— Qu'est-ce qui se passe ?
— TOUT SE PASSE ! C'est énorme ! Il faut que tu voies !
— Voir quoi ?
— ÇA !
Sa nageoire désignait… rien.
— Le grand poisson a fait quelque chose ! Et puis l'autre a répondu !
— Quoi, exactement ?
— Je ne sais pas… mais tout le monde en parle !
— Tu l'as vu ?
— Non, mais j'ai entendu quelqu'un—
Il disparut dans la marée.
∗ ∗ ∗
Ils nagèrent longtemps dans le tumulte.
Un soir, Jade s'immobilisa.
Les yeux clos.
— Je ne peux plus.
— Quoi ?
— Douter. Vérifier. Poser des questions.
Saphir s'approcha.
— Je sais que c'est difficile, mais—
— Non. Toi, tu ne sais pas.
Il ouvrit les yeux.
— Tes yeux sont faits pour chercher. Les miens… pour croire.
Silence.
— Avant, je croyais. Et j'étais heureux. Maintenant, je doute. Et je suis épuisé.
Azur s'avança.
— Qu'est-ce que tu veux faire ?
Jade les regarda un à un.
— Rentrer.
— Arrêter de réfléchir.
— Mais—
— Je sais. Les Grands Courants mentent.
Il hésita.
Corail ouvrit la bouche.
Azur posa une nageoire sur elle.
Pas maintenant.
Ils dérivèrent cette nuit-là.
Jade ne dormit pas non plus.
Corail le vit, deux fois, regarder la direction d'où ils étaient venus.
La troisième fois, il regardait devant.
Elle ne sut pas ce que ça voulait dire.
Elle l'espéra.
∗ ∗ ∗
Au matin, il était encore là.
Ils nageaient dans le tumulte rouge.
Jade à l'arrière.
Silencieux — mais là.
Puis Corail lui posa une question.
Une question qu'elle lui posait souvent — toi, tu penses quoi ?
Il s'arrêta.
Regarda le bruit autour d'eux.
Regarda ses propres nageoires.
— Je ne sais plus ce que je pense.
— Ce n'est pas grave, dit-elle. On peut ne pas savoir ensemble.
Il la regarda longtemps.
Quelque chose passa.
Pas assez fort pour rester.
— Mais dans le mensonge, j'avais de la place pour vivre.
Il s'éloigna.
Sans se retourner.
— Jade, attends !
Trop tard.
Le rouge l'absorba.
Corail pleurait.
— On aurait dû—
— On ne force pas quelqu'un à voir, dit Ombre.
— Même si c'est faux ?
— Surtout alors.
Corail ne répondit pas.
Elle regardait encore.
Pas lui.
La forme de son absence.
Elle toucha son écaille grise.
Cette fois, ce n'était pas pour vérifier.
∗ ∗ ∗
Le lendemain, Flamme les guida sous la surface.
L'eau était grise.
Les coraux — éteints. Blanchis.
Corail en effleura un.
Il se désagrégea.
Saphir posa sa nageoire sur un corail.
Il s'effrita.
∗ ∗ ∗
Sur le chemin du retour, Flamme s'arrêta.
Des dizaines de zones rouges.
Chacune avec son géant écarlate.
Chacun hurlant les mêmes mots.
Puis s'éteignant.
Comme des lanternes sur un même fil.
— Qui tient le fil ? murmura-t-il.
∗ ∗ ∗
Cette nuit-là, ils dérivèrent loin du tumulte.
Dans une eau calme.
— Je me sens vide, dit Argent.
— Vide comment ?
— Comme si j'avais besoin du bruit.
Azur ne répondit pas.
Corail fixait l'obscurité.
Elle chercha Jade dans l'eau derrière elle.
Il n'y avait que le courant.
Argent vit une algue verte solitaire accrochée à un rocher. Il pensa à Jade — Jade qui aurait dit quelque chose à propos de cette algue.
Il ne dit rien.
— On continue, dit Saphir.
— À neuf ? demanda Argent.
— À neuf.
CHAPITRE 3 — LE FRÈRE
Ce qu'on ne peut pas emporter
Jour 18
Trois jours après la zone rouge.
L'eau avait changé sans qu'ils s'en rendent compte — plus claire, plus froide, avec ce goût de roche qu'on reconnaît avant de savoir pourquoi.
Quelque chose était familier.
Une odeur.
Une manière dont le courant contournait les récifs.
Saphir connaissait ces formes.
Les grottes de son enfance — l'odeur de l'algue noire qui poussait à l'entrée, froide sous les nageoires, et la façon dont l'écho changeait à l'intérieur. Comme si l'eau parlait
autrement quand elle ne savait pas qu'on l'écoutait.
— Je dois y aller, dit-il. Je reviens avant la nuit.
Les huit ne répondirent pas.
∗ ∗ ∗
Son frère était là.
Plus vieux. Écailles striées de gris.
Mais les yeux — les mêmes.
— Saphir ! Tu es parti si longtemps. Qu'est-ce qui t'est arrivé ?
— J'ai… appris des choses.
— Lesquelles ?
Saphir ouvrit la bouche.
S'arrêta.
Il avait traversé des zones que son frère ne connaissait pas.
Vu des lumières. Perdu Jade.
— Il y a des choses qui semblent vraies… et qui ne le sont pas.
Même en le disant, il entendait le vide.
Son frère le regarda.
— Tu as l'air épuisé. Viens. Repose-toi.
— Non. Tu ne comprends pas. Il faut que tu comprennes.
Il parla. Longtemps.
Son frère écouta.
Puis, doucement :
— Tu te compliques tellement la vie.
Silence.
— Regarde-toi. Tu es blessé. Tu as l'air malheureux.
— Je ne suis pas malheureux.
— Si.
Il s'approcha.
— Avant, tu étais plus simple. Plus heureux.
— Reste ici. Avec moi. Oublie tout ça.
Saphir l'écouta.
Son frère ne mentait pas.
Il voulait l'aider.
— Je ne peux pas rester.
Son frère le regarda.
Quelque chose changea.
Pas de colère.
Pas de tristesse.
Ils restèrent encore un moment.
À parler d'avant.
Puis Saphir partit.
Son frère le regarda s'éloigner.
Tristesse.
Et autre chose — quelque chose que Saphir sentit dans son dos sans se retourner.
Pas de la pitié.
Peut-être de la tranquillité.
Peut-être que son frère savait quelque chose qu'il ne saurait jamais.
Il repartit quand même.
∗ ∗ ∗
Quand Saphir revint, il ne dit rien.
Corail voulut parler.
Azur posa une nageoire sur elle.
Ils repartirent.
À neuf.
CHAPITRE 4 — ARCADIA
Les Reflets Incomplets
Jours 19 à 28
L'eau changea.
Elle se mit à briller de l'intérieur, comme si chaque goutte contenait un fragment de ciel.
Arcane fut la première à le remarquer. Ses écailles changeaient avec la lumière.
— On dirait que tout dépend de l'endroit d'où on regarde, dit Azur.
Ombre s'arrêta.
— C'est dangereux.
— Pourquoi ?
— Parce que si tout dépend de l'angle…
Il ne termina pas.
∗ ∗ ∗
Puis ils les virent.
Des bulles invisibles. Réelles.
Dans chacune, un groupe de poissons. Et une seule couleur.
Bleu. Rouge. Vert.
— Tout est bleu, disaient certains.
— Tout est rouge, disaient d'autres.
— Mais l'eau change, dit Corail.
— Eux ne le voient pas, répondit Saphir.
Argent s'approcha d'une bulle bleue.
— Vous savez que l'eau n'est pas que bleue ?
Le poisson le regarda.
— Tout est bleu.
— Regardez dehors.
— Il n'y a rien dehors.
Il repartit.
Argent resta immobile.
Flamme avait vu.
Il ne dit rien.
∗ ∗ ∗
— Je veux essayer, dit Arcane.
Elle entra dans la bulle.
— Arcane, NON !
Trop tard.
Tout devint bleu.
Pas une couleur.
La réalité.
Elle s'immobilisa.
Saphir plongea.
Le bleu l'envahit.
Parfait. Évident.
Puis — sa blessure.
Il saisit Arcane.
Tira.
Ils émergèrent.
Arcane tremblait.
Une écaille était restée bleue.
— Elle ne redeviendra pas.
— Non.
∗ ∗ ∗
Corail regarda cette écaille.
Puis la sienne.
Grise.
Ce n'était pas la même chose.
Mais c'était la même chose.
∗ ∗ ∗
— Tu as bien fait d'entrer.
Une voix.
Au centre des bulles, un poisson.
Ses écailles changeaient sans cesse.
— Arcadia.
Arcane la fixait.
— Vous êtes comme moi.
— Non. Toi, tu es née ainsi. Moi, je le suis devenue.
— Comment ?
— En traversant.
Une bulle. Puis une autre.
— À chaque fois, j'ai cru que c'était la seule vérité.
Elle désigna les bulles.
— Comment savoir ? demanda Perle.
— Cherche ce qui te contredit.
Arcadia guida Arcane vers une bulle rouge.
— Regarde.
Arcane hésita.
Toucha son écaille bleue.
— Je ne veux pas.
— Je sais.
— Entre.
Arcane entra.
Rouge.
Total.
Évident.
Puis elle se souvint.
Elle ressortit.
— Tu as senti ?
— Oui.
Arcadia regarda le groupe.
— Et si on garde les deux ? demanda Corail.
Elle disparut.
∗ ∗ ∗
Cette nuit-là, ils dérivèrent loin des bulles.
Arcane touchait son écaille bleue.
Corail la sienne.
Saphir sa blessure.
Argent vit une algue.
Il pensa à Jade. Il ne dit rien.
Dans la nuit, ses écailles brillèrent.
Toutes les couleurs.
Et une autre.
CHAPITRE 5 — LES EAUX MORTES
Sans gardien
Jours 29 à 38
Il n'y avait pas de gardien dans les eaux mortes.
L'eau devint tiède. Puis froide. Puis grise.
Les courants se firent rares.
Puis absents.
∗ ∗ ∗
Ils nageaient.
Saphir nageait. Corail nageait. Flamme nageait. Argent, Azur, Écho, Ombre, Arcane,
Perle.
Neuf. Toujours neuf.
Ils nageaient.
∗ ∗ ∗
Le troisième jour dans les eaux mortes, Argent chercha Jade pour lui montrer une algue verte — la seule dans tout ce gris, accrochée à un rocher comme une obstination. Il se retourna. Ouvrit la bouche.
Jade n'était pas là.
Il referma la bouche. Continua de nager.
Le rocher passa. L'algue disparut dans le sillage.
Il la regarda partir.
Elle était verte.
Il ne savait plus si c'était beau.
Ou si c'était Jade qui lui avait appris que ça l'était.
∗ ∗ ∗
Le quatrième jour, Corail posa une question. Une question qu'elle posait toujours en premier à Jade — mais toi, tu penses quoi ? Elle s'arrêta à mi-phrase. Les mots restèrent dans l'eau, sans destination.
Elle se souvint d'une fois — avant Yalda, avant tout ça — où Jade avait trouvé une coquille vide au fond d'un récif et l'avait tenue contre son écaille pendant une heure entière sans rien dire. Juste pour voir si quelque chose répondrait. Elle lui avait demandé ce qu'il faisait. Il avait dit : j'écoute. Elle avait ri. Il n'avait pas ri.
Elle ne savait pas pourquoi elle pensait à ça maintenant.
∗ ∗ ∗
Le cinquième jour, Azur vit quelque chose.
Un courant, loin sur la gauche — faible, presque rien, mais réel. Il l'indiqua de sa nageoire.
Les autres regardèrent. Perle dit : c'est peut-être un piège. Arcane dit : ou peut-être pas.
Argent ne dit rien.
Ils continuèrent tout droit.
Azur baissa sa nageoire.
∗ ∗ ∗
Le soir du cinquième jour, ils s'arrêtèrent. L'eau était immobile. Leurs nageoires aussi.
Azur prit une petite pierre au fond. La tint dans sa nageoire un moment. La reposa exactement où elle était.
Flamme le regardait.
Azur ne dit rien. Flamme ne dit rien.
∗ ∗ ∗
Le sixième jour, ils nageaient en ligne.
Flamme, à l'arrière, comptait les silhouettes devant lui.
Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Huit.
Huit.
Il recompta. Huit.
La panique monta — puis il se souvint. Il y en avait neuf maintenant. Pas dix. Neuf, depuis la zone rouge.
Il compta encore.
Neuf.
Il continua de nager.
∗ ∗ ∗
Le septième jour, Perle s'arrêta.
Pas comme on s'arrête pour réfléchir. Comme on s'arrête quand les nageoires cessent d'obéir.
Les autres s'immobilisèrent autour d'elle. L'eau ne faisait aucun bruit.
— Parfois, murmura-t-elle, j'ai juste envie de suivre le courant.
Les nageoires restèrent immobiles. Chacun portait la même chose en lui.
— Parfois, j'ai envie de…
Elle s'arrêta. Pas parce qu'elle avait fini. Parce qu'elle n'avait plus de mots pour la suite.
L'eau absorba ce qui restait.
∗ ∗ ∗
Saphir dit qu'ils devraient s'arrêter.
— Pour quoi faire ? dit Argent.
Juste neuf poissons épuisés dans une eau grise.
Juste ça.
Ombre s'arrêta un moment et regarda derrière eux. Dans le sillage qu'ils avaient laissé dans l'eau morte, on pouvait voir neuf trajectoires.
Il trouva toujours neuf. Jamais dix.
∗ ∗ ∗
Le huitième jour, Flamme fit quelque chose.
Il bifurqua.
Juste parce qu'une nageoire bougea autrement.
Les autres le suivirent. Sans question.
∗ ∗ ∗
Ils nageaient depuis un moment quand Corail remarqua.
L'eau avait changé de couleur.
Pas beaucoup. Un peu moins grise. Puis un courant, faible, tiède. Puis une algue verte — une seule, mais verte, d'un vert qui faisait mal aux yeux après tout ce gris.
Argent la vit aussi.
Il pensa à Jade. Il ne dit rien.
Ils nageaient. L'eau redevenait colorée, lentement, comme une respiration qui revient.
Ils étaient sortis des eaux mortes.
CHAPITRE 6 — OMBRE
Ce que le fond garde
Jours 39 à 50
Il était arrivé avant les autres.
Pas parce qu'il nageait plus vite. Parce qu'il avait senti la faille avant qu'elle apparaisse.
Quelque chose dans la pression de l'eau — une absence, plutôt qu'une présence. Le genre de vide qu'on reconnaît quand on en vient.
Il s'était arrêté au bord.
En bas, le noir.
Pas le noir des nuits de Yalda, habité d'étoiles et de voix. Le noir d'avant les étoiles.
D'avant les voix. D'avant.
Il connaissait ce noir.
Il y avait nagé une fois — seul, longtemps avant Yalda — et il n'était pas sûr d'en être vraiment remonté.
Le Petit Poisson Noir avait nagé seul vers l'inconnu et n'était pas revenu.
Est-ce que c'était du courage ?
Ou est-ce qu'il avait simplement trouvé là-bas quelque chose de plus doux que de remonter ?
Ombre regardait le noir.
Et le noir — comme toujours — ne répondait pas.
Mais il continuait d'appeler.
∗ ∗ ∗
Quand les autres arrivèrent, il ne se retourna pas.
Il les entendit s'immobiliser derrière lui. Il entendit Perle murmurer — il y a quelque chose qui brille — et il entendit Saphir dire attends, et il entendit Perle partir quand même.
Il ne bougea pas.
Parce qu'il comprenait.
Ils descendirent ensemble.
L'eau se faisait lourde. Les parois étaient couvertes de marques — des nageoires, autrefois. Ombre les effleurait en passant. Il cherchait autre chose.
Une ressemblance.
La lueur grandit.
Pas une source.
Un reflet.
Le récif. Le ciel. Eux-mêmes.
Déformés.
Et dans le reflet — Ombre lui-même.
Déformé. Mais reconnaissable.
∗ ∗ ∗
— Exactement.
Une ombre émergea.
Ancienne. Profonde.
— Abyssal.
Ses yeux pâles semblaient voir à travers eux.
Ombre le regarda différemment des autres.
Les autres voyaient un être ancien, usé, presque absent.
Ombre voyait une destination possible.
— Ne vous arrêtez pas à ce qui brille, dit Abyssal. Descendez jusqu'à la source.
— Comment savoir quand on y est ? demanda Saphir.
Abyssal ne répondit pas.
Ombre s'approcha.
— Pourquoi êtes-vous resté ?
L'eau entre eux ne bougeait pas.
— Parce qu'un matin, dit-il enfin, je n'ai plus senti la différence.
— Entre descendre et remonter.
— Et j'ai choisi ce qui demandait moins d'effort.
Ombre ferma les yeux.
Une seconde.
Une seule.
Mais Perle le vit.
∗ ∗ ∗
Ils descendirent encore.
Puis — le noir.
Total.
Au fond, des poissons.
Immobiles.
Yeux ouverts.
— Ils sont vivants ? demanda Azur.
— Oui, dit Ombre. Mais ils ne vivent plus.
Silence.
Il connaissait cette frontière. Il n'avait jamais su exactement de quel côté il se trouvait.
— Alors quand s'arrêter ? dit Argent.
— Tu descends. Tu vois. Puis tu remontes.
— Mais tu ne restes pas.
Ses yeux se perdirent dans le noir.
— Sinon, un jour… tu ne sens plus que tu es en train de geler.
∗ ∗ ∗
Perle regardait vers le bas.
— Il y a peut-être quelque chose.
— Ou rien, dit Ombre.
— Alors il faut vérifier.
Elle descendit.
Seule.
Le noir l'engloutit.
Au début — des formes. Des voix. Des choses sans nom.
Puis plus rien de ça.
Le temps disparut en premier. Pas comme dans le sommeil — doucement, par glissement.
Brutalement. Comme si quelqu'un avait coupé le fil.
Puis le haut.
Elle chercha la surface. Elle en était certaine — juste au-dessus. Elle recalibra sa trajectoire. Précisément. Méthodiquement.
Elle descendit.
Elle ne comprit pas tout de suite.
Puis elle comprit — et c'était pire que de ne pas comprendre.
Quelque chose dans sa poitrine se déplaça. Pas une douleur. Une absence.
Comme si elle commençait à appartenir au fond.
Ombre plongea sans hésiter.
Il la trouva là où il savait qu'elle serait — à l'endroit précis où le haut disparaît.
Il ne cria pas son nom.
Il posa une nageoire sur la sienne.
C'était suffisant.
Ils remontèrent.
Perle tremblait.
Certaines de ses écailles — grises.
Ombre regardait ses propres nageoires.
Il avait failli rester.
Pas pour la sauver.
Une fraction de seconde — en descendant, avant de la trouver — il avait failli rester pour lui.
Il n'en souffla mot.
Mais ses écailles — noires comme le fond de tout — portèrent cette seconde-là.
Longtemps.
∗ ∗ ∗
— Et toi ? demanda Ombre. Tu es resté ?
— Oui.
Sa voix était presque absente.
— Je vois tout. Je comprends tout.
— Mais je ne vis plus rien.
Il disparut.
∗ ∗ ∗
Cette nuit-là, ils dérivèrent entre deux eaux.
Les autres s'endormirent. L'un après l'autre.
Ombre ne dormait pas.
Il regardait le noir en dessous.
Il était encore là — le fond. Il serait toujours là.
Et l'appel — toujours le même.
Pas violent. Pas urgent.
Juste patient.
Une nageoire.
Perle.
Elle ne dormait pas non plus.
Elle resta là — à côté de lui, regardant elle aussi le noir en dessous.
Longtemps.
— Ne retourne pas là-bas.
Ombre ne se retourna pas.
— Je ne peux pas promettre.
— Alors j'irai avec toi.
Il tourna légèrement la tête.
Elle regardait toujours le noir. Pas lui.
Le noir.
Elle le regardait comme lui le regardait.
Sans ciller.
— Et je te ramènerai.
Ombre resta immobile.
Il voulut dire — tu ne sais pas ce que tu proposes.
Il voulut dire — je ne suis peut-être pas de ceux qui remontent.
Il ne dit rien.
il n'était pas certain.
Une seule chose.
Une incertitude infime.
Mais réelle.
Ils restèrent là.
À regarder l'abîme.
Ensemble.
Cette nuit-là, pour la première fois depuis le départ,
Ombre dormit.
Mais vraiment.
CHAPITRE 7 — PERLE
Ce que la pureté efface
Jours 51 à 57
Elle tremblait encore.
Pas visiblement.
Dedans.
Elle toucha son écaille grise.
Différemment de d'habitude.
Pas pour vérifier.
Pour sentir.
∗ ∗ ∗
L'eau après les abysses avait un arrière-goût.
Pas mauvais.
Juste — présent.
Comme quelque chose qui s'était passé à l'intérieur d'elle et qu'elle ne pouvait plus rincer.
Elle nagea légèrement en avant des autres.
Pas pour guider.
Pour ne pas être vue toucher son écaille toutes les cinq minutes.
∗ ∗ ∗
L'eau changea.
Pas graduellement.
D'un coup.
Cristalline.
Pas transparente — cristalline.
Comme si chaque parcelle était à sa place exacte.
Organisée depuis toujours.
Elle s'immobilisa.
Elle voyait à cent longueurs dans toutes les directions.
Tout net.
Tout exact.
∗ ∗ ∗
Les autres la rejoignirent.
Elle entendit Ombre derrière elle.
Il ne dit rien.
Elle sentit son regard sur son écaille grise.
Elle ne se retourna pas.
∗ ∗ ∗
Au centre, un poisson.
Blanc.
Non — pas blanc.
Transparent.
Pas comme les jeunes poissons du début du voyage, dont les écailles étaient transparentes parce que rien ne les avait encore marquées.
Celle-ci était différente.
Acquise.
Chaque écaille polie jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien.
Perle s'approcha.
— On m'appelle Cristal.
Sa voix était claire. Comme ses écailles.
— Vous êtes comme moi.
Perle regarda ses propres écailles.
Blanches comme la lumière avant qu'elle ne devienne couleur.
L'une d'elles grise, maintenant.
— Non, dit-elle.
Cristal regarda l'écaille grise.
— Pas encore.
∗ ∗ ∗
— J'ai cherché, dit Perle. Au fond.
— Je sais.
— Je voulais trouver quelque chose de pur. Quelque chose qu'on ne peut pas salir.
— Comment vous avez fait ?
— J'ai tout enlevé.
— Tout ce qui pouvait colorer. Tout ce qui pouvait déformer. Tout ce qui venait de moi.
— Et qu'est-ce qui reste ?
— Tout. Exactement comme c'est.
∗ ∗ ∗
Perle resta.
Elle regarda Cristal traverser l'eau.
Elle vit la lumière passer à travers elle sans se courber.
Puis elle remarqua quelque chose.
∗ ∗ ∗
Quand elle regardait les poissons dans les écailles de Cristal, ils étaient exacts.
Chaque détail.
Chaque couleur.
Mais il n'y avait pas d'ombre.
Pas parce que Cristal était dans la lumière.
Parce que Cristal ne projetait pas d'ombre.
Quelque chose qui ne projette pas d'ombre n'a pas de position.
Ne se tient nulle part.
∗ ∗ ∗
— Vous avez tout enlevé, dit-elle enfin.
— Oui.
— Même l'endroit d'où vous regardez.
Cristal attendit.
— Mais si vous n'êtes nulle part…
Perle s'arrêta.
— D'où parlez-vous ?
L'eau cristalline ne bougea pas.
Cristal la regarda.
Longtemps.
Quelque chose traversa ses yeux transparents.
Infime.
Comme un souvenir de couleur.
— De nulle part, dit-elle enfin.
— C'est le problème.
∗ ∗ ∗
— J'ai cru que la vérité pure ne passait par personne.
— Qu'elle existait seule. Sans angle. Sans blessure.
Elle regarda ses propres écailles.
— J'ai passé des cycles à tout enlever.
— Et maintenant ?
— Maintenant je vois tout.
— Mais ce que je vois ne touche plus rien.
∗ ∗ ∗
Perle toucha son écaille grise.
— Et ça, dit Cristal doucement.
— Ce n'est pas ce que vous croyez.
— Une souillure.
Cristal secoua légèrement la tête.
— Un endroit.
— D'où vous parlez.
∗ ∗ ∗
Perle resta seule un moment.
Elle pensait à Ombre.
À sa nageoire dans le noir total.
À la façon dont il avait su exactement où elle serait.
Pas parce qu'il avait de bons yeux.
Parce qu'il connaissait cet endroit de l'intérieur.
Une blessure comme boussole.
∗ ∗ ∗
— La perle, dit Cristal.
— Vous savez comment elle se forme ?
— Autour d'une impureté.
Cristal inclina légèrement la tête.
Elle s'éloigna.
Par degrés.
∗ ∗ ∗
Cette nuit-là, Perle dériva entre deux eaux.
Elle toucha son écaille grise.
Pas pour vérifier.
Pour sentir sa texture.
Elle n'était pas lisse comme les autres.
Légèrement différente.
Elle pensa à Ombre qui ne dormait pas de l'autre côté.
Elle le savait sans regarder.
Elle ne dit rien.
Il ne dit rien.
CHAPITRE 8 — FLAMBOYANT
Le Silence des Absents
Jours 58 à 69
Depuis qu'ils avaient quitté les ténèbres, Flamme nageait en tête.
Il sentait quelque chose dans cette eau orange.
Une douceur trop lisse.
— Il faut que je vous montre.
Il plongea.
Les autres suivirent.
L'eau devint grise.
Les coraux — poussière.
Corail en effleura un.
Il se désagrégea.
∗ ∗ ∗
Ici, il n'y avait rien.
Pas l'obscurité vivante des profondeurs.
Juste l'absence.
∗ ∗ ∗
Un petit poisson.
Presque transparent.
Il cherchait.
Il n'y avait rien à trouver.
Flamme resta un moment sans s'approcher. Il regardait le petit poisson chercher — pas avec frénésie, pas avec espoir. Avec une sorte d'habitude.
Il avait déjà vu ça. Pas ici. Ailleurs. Dans une autre eau, un autre temps. Il n'avait pas su quoi faire alors non plus. Il n'avait rien dit. Il était reparti.
Cette fois, il resta.
Flamme s'approcha.
Le petit poisson le regarda.
Comme s'il n'attendait plus rien.
Puis ne regarda plus.
— Va chercher les autres, dit Flamme.
— Pourquoi ?
— Parce que je reste.
— Tu ne peux rien faire.
— Je sais.
— Mais je peux être là.
∗ ∗ ∗
Quand les autres revinrent, c'était fini.
Ils restèrent autour de lui.
Neuf.
Silencieux.
— Il n'était pas le premier.
Un poisson orange.
Presque invisible.
— Flamboyant.
— Ce qui meurt lentement ne fait pas de bruit.
∗ ∗ ∗
Ils portèrent le petit corps.
Jusqu'à une zone encore vivante.
Ils creusèrent.
Déposèrent.
Recouvrirent d'une algue verte.
Les récifs ne parlèrent pas.
Mais ce n'était plus le même silence.
∗ ∗ ∗
Cette nuit-là, Flamme resta éveillé.
Il regardait l'algue.
Le courant passa.
L'algue frémit.
Puis plus rien.
Juste ça.
Juste le courant et l'algue.
CHAPITRE 9 — ÉCHO
Les Miroirs Brisés
Jours 70 à 81
L'eau se fit miroir.
Pas lisse.
Fragmentée.
Chaque goutte renvoyait une image.
Chaque vague, un écho.
Écho fut la première à le sentir.
Pas comme un danger.
Comme une reconnaissance.
C'était son élément.
Elle qui répète pour comprendre.
Elle était faite pour ça — recevoir, renvoyer, amplifier.
Ici, tout le monde faisait comme elle.
∗ ∗ ∗
Puis vinrent les voix.
Tu as entendu ?
Encore.
Encore.
Des poissons tournaient.
Répétaient.
Écho absorbait.
C'était son élément — recevoir, renvoyer.
Elle était faite pour ça.
— J'ai entendu dire que le grand poisson argenté vole la nourriture.
Écho l'entendit.
Quelque chose s'emboîta.
Pas une vérité.
Une forme.
La forme de ce qu'on reconnaît avant de vérifier.
Elle n'avait pas encore décidé de parler.
Et pourtant :
— Il est dangereux, murmura-t-elle.
— Tu le sais ?
— Tout le monde le dit…
Il partit.
Écho resta là.
Elle avait dit tout le monde.
Elle ne savait même pas de qui elle parlait.
— Écho l'a confirmé !
∗ ∗ ∗
Le lendemain, ils le trouvèrent.
Seul.
Les autres poissons le contournaient.
— Partez.
— C'est bien ce qu'on dit, non ?
— Qui ? demanda Saphir.
— Tout le monde.
— Une certaine Écho.
Le monde s'arrêta.
— Ce n'est pas vrai.
Sa voix tremblait.
— Je n'ai jamais rien volé.
Il la regarda.
Longtemps.
— C'était toi ?
Elle ne répondit pas.
Elle voulut dire : je ne savais pas.
Elle voulut dire : ça sonnait juste.
Elle n'osa pas.
— Je suis désolée.
— Ça ne change rien.
Il partit.
Écho ne parla plus.
— Ce n'est pas ta faute, dit Corail.
— Si.
— J'ai répété.
— Comment je répare ? demanda-t-elle.
— Tu ne peux pas tout réparer, dit Saphir.
— Mais tu peux essayer.
∗ ∗ ∗
Elle essaya.
Elle remonta les voix.
Une à une.
De bouche en bouche.
Contre le courant des mots.
Et à chaque source qu'elle touchait, elle entendait quelque chose.
Pas une vérité.
Un vide.
À l'origine de chaque rumeur — un vide.
Un poisson qui avait parlé parce que ça sonnait juste.
∗ ∗ ∗
Au centre des reflets, une silhouette.
Dorée.
Immobile.
— Je suis Écho.
Écho la regarda.
Et comprit — pas qui c'était.
Mais ce que c'était.
Pas une version d'elle.
Quelque chose qui n'existait pas avant.
Elle était née de la blessure.
Là. Maintenant.
Pas avant.
— Remonte.
Elle remonta.
Source après source.
Jusqu'au début.
— Je… crois que je l'ai rêvé.
Un poisson. Petit. Embarrassé.
— Non, dit Écho doucement.
— Tu ne savais pas.
— Moi non plus.
∗ ∗ ∗
Cette nuit-là, elle revint vers le grand poisson argenté.
Il était encore seul.
— Ce n'est pas vrai.
— J'ai répété. Je me suis trompée. Il n'est pas dangereux.
Un poisson murmura dans l'eau :
— Mais tout le monde le dit…
— Tout le monde répète.
Certains continuèrent.
D'autres s'arrêtèrent.
Le grand poisson argenté la regarda.
Un long moment.
Puis il repartit.
Sans un mot.
∗ ∗ ∗
Écho revint.
Ses écailles brillaient.
Mais différemment.
Cette nuit-là, Saphir s'approcha.
— Tu as fait quelque chose de difficile.
— J'ai entendu une forme.
— Et je l'ai laissée passer.
— Je ne sais plus…
— Quand je parle…
— Est-ce que c'est moi ?
Saphir ne répondit pas.
Il posa une nageoire sur la sienne.
CHAPITRE 10 — MIRAGE
Le Murmure des Biais
Jours 82 à 90
L'eau changea.
Plus chaude.
Plus douce.
Dorée.
— C'est agréable… murmura Argent.
— Trop, dit Saphir.
Argent ouvrit les yeux.
— Tout ce qui est agréable est un piège, maintenant ?
Saphir ne répondit pas.
Plus ils avançaient, plus l'eau se faisait étrange.
Pas dangereuse.
Familière.
Comme si elle savait ce que chacun voulait voir.
Argent voyait des reflets nets.
Corail voyait des coraux vivants — pas éteints, pas en poussière.
Écho entendait des sons clairs, sans écho.
Flamme ferma les yeux.
Il sentait quelque chose.
Pas clair. Pas formulable.
Quelque chose dans la texture de l'eau — une douceur qui n'était pas neutre.
Il regarda Saphir.
Saphir analysait.
Méthodiquement. Précisément.
Flamme hésita.
Il n'était pas certain.
Alors il attendit.
Il laissa Saphir.
∗ ∗ ∗
Puis ils les virent.
Cinq poissons.
Immobiles dans l'eau dorée.
Blessures visibles.
Silhouettes qui tiraient.
— Aidez-nous.
Saphir observa.
Blessures. Silhouettes. Eau dorée. Trop parfaite.
Les signes s'alignaient.
Trop bien.
— C'est un piège.
— Tu en es sûr ? demanda Corail.
— Non.
— Mais tout correspond.
Flamme sentit encore.
Quelque chose ne s'alignait pas tout à fait.
Il ouvrit la bouche.
La referma.
Saphir avait analysé.
Il lui faisait confiance.
Ils passèrent.
∗ ∗ ∗
Plus loin — un poisson s'était arrêté.
Sans hésiter.
Sans vérifier.
Les cinq étaient sauvés.
Le silence changea.
— J'ai regardé les signes, dit Saphir.
— Pas eux.
Flamme hocha légèrement la tête.
— Moi aussi.
Corail ne dit rien.
Elle toucha son écaille.
∗ ∗ ∗
Mirage apparut.
Impossible à fixer.
Ses contours changeaient avec la lumière.
— Vous avez vu.
— On a compris, dit Saphir.
— Vraiment ?
Silence.
Mirage le regarda.
Longtemps.
— Tu avais déjà choisi.
Saphir ne bougea pas.
Mais quelque chose bougea en lui.
— Et ensuite… tu as regardé ce qui allait dans ce sens.
— Les signes étaient là.
— Oui.
— Mais pas seulement ceux-là.
Saphir ouvrit la bouche.
La referma.
— Comment on sait ? demanda Perle.
Mirage ne répondit pas tout de suite.
Il regarda chacun d'eux.
Un par un.
— Quand c'est clair… méfie-toi.
— Quand ça résiste… regarde encore.
Il s'effaça presque.
— La troisième voie est un fil.
— Et il tremble.
— Et si on se trompe quand même ? dit Corail.
— Tu te tromperas.
— Même en sachant ça.
— La différence, ce n'est pas de ne plus se tromper.
— C'est de ne pas appeler ça une certitude.
Il disparut.
Par degrés.
∗ ∗ ∗
Ils restèrent là.
En cercle.
Arcane toucha son écaille bleue.
— Saphir avait raison.
— Et tort.
Ils se tournèrent vers elle.
— Les deux.
— Ça écartèle, dit-elle.
— Oui, dit Saphir.
∗ ∗ ∗
Plus tard, Argent s'arrêta.
Les autres continuaient.
Un poisson.
Seul.
Pas brillant.
Pas bruyant.
Pas remarquable.
Argent attendit que l'envie de repartir vienne.
Elle ne vint pas.
Il s'approcha.
— Tu cherches quelque chose ?
— Je ne sais pas.
— Moi non plus.
— On peut nager un moment ensemble.
Le poisson hésita.
Puis hocha légèrement la tête.
Argent resta.
Il nagea avec lui un moment.
Sans rien dire d'important.
Sans que rien ne brille.
Et Argent réalisa quelque chose.
Pas une pensée.
Une sensation dans ses écailles.
Comme quand on remarque qu'on respire.
Il avait failli rester dans la lumière du Poisson-Pêcheur.
Il avait failli rester dans l'eau dorée.
Chaque fois — pas par bêtise.
Par la façon dont le beau appelle.
Comme si ce qui brille disait : tu es fait pour moi.
Ce poisson-là ne brillait pas.
Il ne disait rien de tel.
Argent resta quand même.
∗ ∗ ∗
Cette nuit-là, Saphir ne dormit pas tout de suite.
Il regardait l'eau dorée.
Elle était encore belle.
Même maintenant.
Même en sachant.
La beauté ne disparaissait pas quand on comprenait le piège.
Elle restait.
Et continuait d'appeler.
Comme le fond pour Ombre.
Comme le silence pour Flamme.
Comme la forme familière pour Écho.
CHAPITRE 11 — PRISME
Ce que la lumière cache
Jours 91 à 98
L'eau devint transparente.
Pas pure.
Organisée.
— C'est propre, dit Corail.
— Trop, dit Ombre.
Il était là.
Affalé contre un rocher.
Pas blessé.
Pas endormi.
Juste — posé là.
— On m'appelle Prisme.
Ses écailles captaient tout. Renvoyaient tout. Parfaitement calibrées.
Il avait dû être beau, autrefois.
Quand capturer et renvoyer était encore un choix.
— Regardez là-haut.
L'eau était parfaite.
Claire. Lisible.
Des images nettes. Des courants ordonnés. Rien qui déborde.
— Elle a toujours été comme ça ? demanda Saphir.
— Non.
— Elle a été rendue comme ça.
Il désigna le fond.
Désordonné. Vivant. Bruyant d'une façon que l'eau du dessus avait oublié.
— Et ça ?
— Ça existe aussi.
— Qui décide ? demanda Saphir.
Prisme le regarda.
Quelque chose passa dans ses yeux.
Pas de la fierté.
Pas de la honte.
Quelque chose de plus usé que les deux.
— C'est toujours la bonne question.
∗ ∗ ∗
— Au début, je montrais ce que je voyais.
Il ne regardait aucune nageoire en particulier.
Comme s'il parlait à l'eau.
— Puis on m'a expliqué.
Pas d'un coup.
C'est important de le dire.
Pas d'un coup.
— Les équilibres. Les conséquences. Ce qu'il valait mieux ne pas montrer. Pourquoi.
Les raisons étaient bonnes.
— Les raisons sont toujours bonnes.
— Et j'ai cru.
— Pas par lâcheté.
— Par confiance.
— Il y avait des poissons qui savaient plus. Qui voyaient plus large. Qui avaient le contexte que je n'avais pas.
Chaque phrase était raisonnable.
C'est ce qu'il y avait de plus troublant.
— Alors j'ai commencé à vérifier moins.
— Pas par paresse.
— Par confiance fonctionnelle.
∗ ∗ ∗
— Un jour, quelqu'un est venu avec une vérité.
Prisme s'arrêta.
Longtemps.
— Réelle. Solide. Il l'avait vérifiée. Plusieurs fois.
— Il voulait qu'elle soit vue.
— Il était calme.
— Il ne plaidait pas. Il ne criait pas. Il ne cherchait pas à convaincre.
— Il tenait simplement ce qu'il savait.
— Ça, je ne savais pas quoi en faire.
— Qu'est-ce que vous avez fait ? murmura Corail.
Prisme baissa les yeux.
— J'ai choisi.
— Pas de la détruire.
— De la noyer.
— Elle existait toujours. Quelque part. Dans l'eau profonde.
— Mais nul courant ne la portait plus à la surface.
— Et lui ? murmura Corail.
— Il parlait encore.
— Mais aucun banc ne l'écoutait plus.
Le silence qui suivit n'était pas le même silence.
∗ ∗ ∗
Azur s'approcha.
— Vous saviez.
— Oui.
— Et vous l'avez fait quand même.
— Oui.
— Pourquoi ?
Prisme regarda ses nageoires.
Longtemps.
— Choisis la raison qui te rassure.
— Elles sont toutes vraies.
— Aucune ne suffit.
— Qu'est-ce qui vous a arrêté ? demanda Saphir.
— Rien de noble.
— La fatigue.
— D'abord la fatigue du volume. Trop d'informations. Trop de signaux. Trop de décisions sur ce qu'il faut montrer, comment, quand, pourquoi.
— Et puis autre chose.
— Un matin, j'ai réalisé que je ne savais plus.
— Quoi ? dit Perle.
— Ce qui venait de moi.
— Pas ce que je montrais. Ça, je le savais encore. Mais si c'était moi qui choisissais de le montrer.
— Ou si je relayais ce qui devait être montré.
— Et à un moment…
— Ça ne m'a plus semblé important de faire la différence.
∗ ∗ ∗
— Alors… il n'y a pas de solution ? demanda Flamme.
Prisme réfléchit.
Vraiment.
— Peut-être.
— Si tu sais ce que tu ne montres pas.
— Tous les jours.
— Pas comme une règle.
— Comme une question.
— Le jour où ce sera toi…
— Et ça sera toi.
— Qu'est-ce que tu choisiras de ne pas montrer ?
Les nageoires restèrent immobiles.
∗ ∗ ∗
Ce soir-là, Azur parla.
Longtemps après que les autres s'étaient tus.
— Ce qu'on voit peut être vrai.
— Et pourtant incomplet.
— Et celui qui a choisi ce qu'on voit…
Il s'arrêta.
— Il peut croire ce qu'il montre.
— Vraiment.
∗ ∗ ∗
Cette nuit-là, Saphir resta éveillé.
Il pensait au porteur de vérité calme.
À celui qui tenait ce qu'il savait sans trembler.
Et que Prisme avait noyé.
Pas par haine.
Par engrenage.
Par confiance.
Saphir regarda l'eau claire au-dessus.
Belle.
Organisée.
Il se demanda ce qu'il ne voyait pas.
Il se demanda ce que lui-même, un jour, choisirait de ne pas montrer.
INTERLUDE
Ce que les yeux ont vu
Entre les jours 98 et 99
Puis ils le virent.
Tous.
En même temps.
Un grand poisson frappait un petit.
La scène était nette.
Précise.
Incontestable.
Corail cria.
Saphir s'élança.
Ils nageaient vite. Ensemble.
Certains.
∗ ∗ ∗
Quand ils arrivèrent, il n'y avait rien.
Juste l'eau.
Le courant.
Le silence.
∗ ∗ ∗
Personne ne nageait. Ils flottaient, nageoires immobiles, dans l'endroit exact où la scène avait eu lieu. L'eau n'avait pas de trace. Pas de sillage. Rien qui indique qu'une chose s'était passée ici, ou pas.
Corail toucha son écaille grise. Réflexe. Elle cherchait quelque chose à vérifier.
Il n'y avait rien à vérifier.
∗ ∗ ∗
— On a tous vu, murmura Argent.
— Oui, dit Saphir.
Silence.
∗ ∗ ∗
Ils cherchèrent.
Longtemps.
Rien.
Pas de trace.
∗ ∗ ∗
Ombre parla.
Très bas.
— On a vu.
— Tous.
— La même chose.
— Qui n'existait pas.
∗ ∗ ∗
Ils ne repartirent pas tout de suite.
Ils restèrent là un moment, dans l'eau immobile.
Arcane toucha son écaille bleue.
— On a tous vu la même chose.
— Et c'était faux.
— Ça ne veut pas dire qu'on ne voit jamais juste.
∗ ∗ ∗
Ils repartirent.
Vers l'île.
Un peu moins certains.
CHAPITRE 12 — L'ÎLE AUX SEPT MURMURES
Jours 99 à 105 — Nowruz
Ils nageaient encore.
En silence.
Nageoires lourdes.
Cicatrices qui tiraient.
C'était Nowruz.
Pas un jour.
Un instant.
L'île apparut.
Pas majestueuse.
Pas attendue.
Juste là.
Comme si elle hésitait à exister.
— C'est ça ? murmura Corail.
Aucune nageoire ne répondit.
∗ ∗ ∗
Pas de gardiens.
Pas de trésor.
Juste une pierre.
Ancienne.
Couverte de signes gravés par une nageoire patiente.
Saphir s'approcha.
Il lut à voix haute.
Sept murmures pour ceux qui nagent à contre-flot.
I. Regarde qui tient la lumière avant de la suivre.
II. Ce qui meurt lentement ne fait pas de bruit.
III. Ce que tu as vu ne se donne pas. Ça se porte.
IV. Cherche ce qui te contredit.
V. Continue. Même sans comprendre pourquoi.
VI. Le noir n'est pas une réponse. C'est une question. Les questions se traversent — on
ne s'y installe pas.
VII. Méfie-toi de ce qui est trop clair. Quand ça résiste, regarde encore.
Silence.
∗ ∗ ∗
Corail explosa.
— DES MOTS ?
Sa voix résonna contre la pierre.
— On a tout laissé derrière nous pour des mots gravés dans du rocher ?
Elle se retourna.
— Jade est parti. On a failli rester dans le noir. On a porté des cicatrices qui ne guériront jamais.
Sa voix se brisa.
— Et c'est tout ce qu'il y a ?
Les récifs se turent. L'eau ne dit rien.
Perle s'effondra.
Argent frappa le sable.
Flamme ne bougeait plus.
— Non, dit Saphir.
Puis plus fort :
— Non.
— Il doit y avoir autre chose.
Mais il n'y avait rien.
Juste la pierre.
Et les sept lignes.
Corail regarda la pierre.
Longtemps.
Plus longtemps que les autres.
Puis elle dit — pas pour eux. Pour elle-même, ou pour personne, ou pour Jade qui n'était pas là :
— On a tout traversé pour arriver à quelque chose qu'on savait déjà.
Sa voix ne tremblait plus.
C'était pire.
— Regarde qui tient la lumière. On l'a fait — et on a quand même failli rester dans la lumière dorée.
— Ce qui meurt lentement ne fait pas de bruit. On l'a vu — et on a quand même pas
su comment sortir des eaux mortes.
— Cherche ce qui te contredit. On essaie — et on a quand même tous vu quelque chose qui n'existait pas.
Elle toucha son écaille grise.
— Savoir ne protège pas.
∗ ∗ ∗
La tortue apparut.
Comme si elle n'était jamais partie.
Elle s'approcha.
Toucha leurs cicatrices.
Une à une.
Sans un mot.
L'écaille grise de Corail — là où la lumière avait menti.
La blessure de Saphir — là où voir a coûté quelque chose.
Ce qui manque à Argent — qu'il ne saurait pas nommer.
L'écaille bleue d'Arcane — la couleur qui ne revient pas.
Les nageoires d'Ombre — ce qu'elles ont porté une seconde.
Les écailles grises de Perle — l'endroit d'où elle parle désormais.
Les écailles d'Écho — qui brillent autrement depuis.
Sept.
Elle regarda la pierre.
Puis eux.
Un instant — les marques brillèrent.
Puis s'éteignirent.
Mais restèrent.
Longtemps.
— Vous les connaissiez déjà.
Corail ouvrit la bouche.
— C'est ça qui est insupportable.
— Les murmures ne s'entendent pas dans l'instant où on les traverse.
— Ils se reconnaissent après.
— Et maintenant, vous les portez.
Elle les regarda un à un.
— Qu'est-ce que vous cherchez encore ?
Corail se retourna.
Elle ne cherchait plus.
Elle regardait la pierre.
Elle regardait ce qu'elle avait coûté.
Jade.
Les eaux mortes.
Elle dit :
— Je comprends que ça ne pouvait pas être autrement.
— Et je suis toujours en colère.
Personne ne parla.
— Pas contre toi, dit-elle encore. Pas contre le voyage.
Elle toucha son écaille grise.
— Contre le fait que c'est comme ça. Que ça coûte autant. Que Jade est parti et que les murmures n'auraient pas pu le retenir de toute façon.
— Je comprends. Et je suis en colère. Les deux.
La tortue la regarda longtemps.
Puis, très doucement :
— Oui.
∗ ∗ ∗
Arcane parla.
— La troisième voie.
Les autres se tournèrent.
Elle touchait son écaille bleue.
— Ni partir seul comme le Poisson Noir. Ni rester à accorder comme le Poisson Rouge.
— Tenir les deux à la fois.
Elle désigna ses écailles — les couleurs qui changeaient, le bleu fixe parmi elles.
— Même quand ça écartèle.
— Surtout quand ça écartèle.
— Ce n'est pas un endroit. Ce n'est pas une île.
— C'est une façon d'être dans l'eau.
Corail la regarda longtemps.
Puis toucha son écaille grise.
— On était déjà dessus.
Arcane hocha la tête.
— Depuis le début.
La tortue les regardait.
Elle ne dit rien.
Mais dans ses yeux — quelque chose qui ressemblait à une confirmation.
Elle repartit.
Et repartit vraiment.
∗ ∗ ∗
Ils restèrent deux jours sur l'île.
À tourner.
Sans raison.
Puis les cinq poissons.
Vivants.
Différents.
Corail s'approcha.
Elle parla.
Sans se protéger.
Sans se justifier.
Le plus vieux répondit :
— On vous a vus passer.
Ils restèrent.
Deux jours de plus.
∗ ∗ ∗
Un matin, Azur parla.
Ce n'était pas dans ses habitudes.
Il dit : depuis la zone rouge, depuis le départ de Jade, il avait compté. Pas les poissons.
Les moments. Les moments où aucun d'eux n'avait été seul dans ce qu'il portait.
Il en avait trouvé sept.
Il pensait qu'ils devraient savoir.
Puis Saphir dit :
— On ne peut pas rester ensemble.
Aucune nageoire ne demanda pourquoi.
∗ ∗ ∗
Ils se regardèrent.
Longtemps.
Comme s'ils essayaient de retenir quelque chose qui ne se retient pas.
∗ ∗ ∗
Ombre et Perle restèrent côte à côte.
Elle ne dit rien.
Lui non plus.
Puis elle s'éloigna vers le nord.
Il la regarda partir.
Il ne sut pas si c'était du courage.
Il sut que c'était réel.
∗ ∗ ∗
Corail s'approcha de Flamme.
— Je l'aurais dit différemment. Ce que j'ai dit à Jade.
— Je lui aurais dit : je reste. Juste pour que tu ne sois pas seul à douter.
— Je le lui dirai, si je le retrouve.
— Il t'entendra.
— Parce que toi, tu entendais déjà.
∗ ∗ ∗
— Est-ce que quelqu'un se souviendra de comment on nageait ensemble ?
— Oui.
— Même les parties maladroites ?
— Surtout celles-là.
Elle sourit.
∗ ∗ ∗
Argent regardait au loin.
Dans une direction que les autres ne voyaient pas.
Ils ne lui demandèrent pas ce qu'il voyait.
Il se retourna vers eux.
Ses écailles captèrent toutes les couleurs du matin.
Sauf une.
Il ne savait plus très bien ce qui était beau sans quelqu'un pour qui ça comptait.
Il resta là quand même.
Pas parce que c'était beau.
Parce qu'il avait choisi.
C'était la première fois qu'il faisait la différence.
∗ ∗ ∗
— À Nowruz, dit Corail.
Saphir hocha la tête.
Un par un, ils partirent.
Perle vers le nord, vers les eaux claires.
Azur dans le sens du courant.
Écho vers la surface, là où les sons se forment avant de se déformer.
Ombre vers l'endroit où les ombres sont les plus épaisses. Il remonterait. Il le savait maintenant.
Arcane vers nulle part de précis — et c'était juste.
Flamme vers les zones grises, les récifs qui s'éteignent, les petits poissons transparents.
Argent vers ce que lui seul voyait.
Corail vers la zone rouge — pas pour crier, mais pour chercher Jade dans le bruit.
Saphir, le dernier, vers ce qui venait.
Avec leurs cicatrices.
Et sept murmures qu'ils portaient sans l'avoir su.
ÉPILOGUE
Nowruz
21 mars — Équinoxe de printemps
Des cycles passèrent.
Les eaux changèrent.
Les récifs se transformèrent.
∗ ∗ ∗
Une nuit de Yalda, dans un récif aux mille teintes, un très vieux poisson étendit ses nageoires comme on ouvre un coffret.
Douze mille jeunes poissons se blottirent autour de lui.
— Raconte-nous une histoire, murmura l'un d'eux.
Le vieux poisson sourit.
— Il était une fois… neuf poissons qui nagèrent au-delà des limites connues.
∗ ∗ ∗
Onze mille neuf cent quatre-vingt-dix s'endormirent.
Mais dix restèrent éveillés.
Leurs yeux ouverts.
Pas la clarté de ceux qui comprennent.
Celle de ceux qui ont vu.
∗ ∗ ∗
À Nowruz, les neuf se retrouvèrent.
Corail regarda l'eau derrière elle. Une fois. Puis elle tourna la tête vers les autres.
Ils ne parlèrent pas tout de suite.
Ils regardèrent l'eau changer.
∗ ∗ ∗
— Chaque année, dit Azur, on cherche l'instant.
— Et chaque année, on recommence.
∗ ∗ ∗
Ombre murmura :
— Ce qui est difficile…
— Ce n'est pas de voir.
— C'est de ne pas déformer en parlant.
∗ ∗ ∗
Le soleil traversa la ligne invisible.
∗ ∗ ∗
Corail effleura son écaille grise.
Elle pensa à Jade.
Elle pensa à la pierre.
Elle pensa à sa propre colère — toujours là, sous les cicatrices, pas apaisée, pas guérie.
Ça n'avait pas disparu.
— Ça va ?
— Je comprends. Et je suis encore en colère.
— C'est la même réponse que l'année dernière, dit Flamme.
— Je sais.
— Ça ne change pas ?
Elle réfléchit.
Vraiment.
— Si.
— La colère ne pèse plus pareil.
Elle regarda l'eau.
— Mais elle est encore là.
Flamme ne dit rien.
∗ ∗ ∗
Plus loin, d'autres nageaient.
Certains s'arrêteraient.
D'autres continueraient.
∗ ∗ ∗
Ils restèrent encore un peu.
Puis ils repartirent.
∗ ∗ ∗
Les mots viendraient.
Plus tard.
∗ ∗ ∗
Car l'île n'était pas un endroit.
C'était ce moment —
où l'on décide de continuer.
Avec les cicatrices.
Avec la colère.
Avec les deux.










